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Taoufik Jebali : discours réflexif sur un cheminement théâtral inédit, toujours riche en vitalité et en créativité (1ere partie)

  • Writer: Taoufik Jebali
    Taoufik Jebali
  • Jan 2
  • 4 min read

Updated: Jan 3

Lors de la 26ᵉ édition des Journées Théâtrales de Carthage, de bon matin, les présents ont été nourris le 25 novembre 2025 d'une réflexion intellectuelle inédite et mémorable sur la manière de représenter le 4e art avec, sans exagération ni flatterie, un des piliers du théâtre tunisien, Taoufik Jebali.


Celui-ci a expliqué avec grande lucidité son cheminement artistique, qu'il décrit comme suit :


Mon itinéraire théâtral est le fruit de nombreuses intersections cognitives et esthétiques.


Ces dernières ne se sont pas formées dans un contexte linéaire ou selon une conception préétablie et déterministe, mais se sont cristallisées et sont apparues à travers des consciences précoces du monde vécu : des expériences de terrain intensives se conjuguant avec une familiarisation et appropriation continue des discours littéraires et philosophiques ayant marqué la seconde moitié du 20ᵉ siècle.


L'artiste Taoufik Jebali avec le journaliste Lotfi Arbi Snoussi qui a excellé dans la présentation  du parcours de Jebali le 25 novembre 2025. Crédit photo : JTC. Two men seated, one with a mic speaking. Background has red art and white text. Mood is engaged. They're in a formal setting.
L'artiste Taoufik Jebali avec le journaliste Lotfi Arbi Snoussi qui a excellé dans la présentation du parcours de Jebali le 25 novembre 2025. Crédit photo : JTC

Ces intersections, dans leur rencontre, ont contribué à la formulation d'un projet théâtral basé sur le questionnement du langage, la déconstruction des récits préétablis, et l'interrogation des zones fragiles de l'existence humaine souvent inavouées ou maquillées.


Ma formation artistique a coïncidé avec de vastes transformations culturelles (notamment le mouvement culturel de mai 1968) caractérisées par une rébellion contre les structures classiques établies et une sérieuse remise en question de la domination des approches psychologiques de la représentation théâtrale.


Dans ce climat de résistance mondiale, j'ai cherché, sur le plan de la forme théâtrale, à construire un langage théâtral différent valorisant l'économie des moyens, le minimalisme, exploitant le vide, le silence, et la scénographie intensive comme des outils cognitifs ; avant qu'ils soient des dispositifs esthétiques.


Autrement dit, j'ai cherché à sortir du théâtre fondé sur la parole uniquement, la parlotte.


Cette approche m'a permis de dépasser les limites de la narration dramatique linéaire, de me rapprocher davantage du caractère composite, expérimental, du théâtre contemporain et universellement moderne.


La comédie comme alibi, pas une fin en soi...


Mon expérience avec la comédie n'est aucunement un but récréatif – pour faire passer le temps ou amuser – ou une structure légère.


C'est, en l'occurrence, véritablement un alibi permettant au discours théâtral d'agir sur les zones obscures de l'existence et surtout de la nature humaine.


Les éléments comiques dans mes œuvres ne sont pas, de fait, visés en soi, mais sont utilisés pour créer une distance critique favorisant, un tant soit peu, la déconstruction de la violence latente du quotidien, pour dévoiler les contradictions du langage, ses incohérences, et pour révéler la fragilité ainsi que la précarité des relations humaines.


Cette utilisation instrumentale de la comédie constitue donc le cœur de l'illusion : la scène semble comique en apparence, mais en réalité elle travaille en profondeur à ébranler la certitude du spectateur, lui faisant sentir que le rire n'est qu'un camouflage temporaire d'une inquiétude plus grande, qu'un calmant, une sérénité temporaire, face à une fatalité pouvant arriver à tout moment.


Réponse à ceux qualifiant mon travail de "jeux de mots"


Mon travail est souvent décrit comme un "jeu de mots" par ceux qui prétendent connaître le 4ᵉ art. Cette description, par sa simplification et sa réduction de l'ampleur de mon travail, néglige, de facto, la profondeur de cette activité linguistique motrice.


En d'autres termes, je n'utilise pas le jeu de mots comme une technique rhétorique ou un simple embellissement textuel, mais comme un mécanisme cognitif pour briser la banalité de la langue et révéler ses couches cachées et inavouées.


C'est une façon d'enlever, le temps d'un spectacle, les freins pour dire ce qui ne peut être dit ou avoué dans notre culture pleine de restrictions, voire pour faire allusion à ce qui est impossible ou inimaginable à divulguer dans un contexte social ordinaire.


La langue n'est ainsi pas utilisée dans sa fonction communicative et sympathique habituelle, mais elle est soumise à des opérations de déconstruction intentionnelle qui reposent sur :


  1. L'amputation : rendre la phrase incomplète pour qu'elle reste ouverte et perde son achèvement rassurant.

  2. La répétition : répéter la phrase ou le mot jusqu'à épuiser leur sens, et les transformer en écho plutôt qu'en signification.

  3. Le déplacement : pousser le mot hors de son sens conventionnel et l'obliger à remplir sa fonction dans une zone ambiguë.


Ainsi, la langue n'est pas traitée comme un élément de garniture à la mise en scène ou comme un de ses accessoires, mais elle se transforme en une partie structurelle de l'acte théâtral, égale aux autres éléments tels que la lumière, le son, le mouvement et la construction architecturale.


La langue n'est en outre pas un "fardeau", une corvée, pour la représentation, ni ne vient après elle pour expliquer, commenter, ou interpréter.


Cette langue fonctionne en effet de l'intérieur, des méandres de la représentation, contribuant directement à la production de son rythme, de son espace et de ses significations.


Vers le renouvellement de la représentation théâtrale


Tout projet théâtral devrait être un système expérimental en mouvement constant, réévaluant ses outils avec chaque nouvelle œuvre.


Chemin faisant, le 4ᵉ art, qui vraisemblablement m'a choisi sans me demander ma permission, devient un laboratoire pour l'Être, la société et la langue.


C'est un art demeurant toujours ouvert aux possibilités de formation continue et à la production de nouvelles esthétiques.


Celles-ci ne se contentent pas de représenter la réalité, mais la transcendent pour en déconstruire la structure et interroger le sens. Le but : produire (dans le cadre de mon espace d'action) un(e) citoyen policé(e), c'est-à-dire bien meilleur et bien plus conscient du vivre-ensemble.


Au final, nous sommes les enfants de notre environnement culturel ; sans doute, nous portons sa première empreinte et ses couches accumulées, mais en même temps, nous appartenons à ce qui le dépasse : à l'Être dans son universalité et sa singularité à la fois. Nous sommes de l'ici, mais aussi nous nous projetons vers l'ailleurs, l'autre.


L'identité artistique n'est pas une contrainte nous limitant à un cadre géographique ou linguistique, mais elle est bel et bien un mouvement double entre la racine et l'horizon ; entre ce que nous recevons de notre histoire et ce que nous reconfigurons dans un espace humain plus vaste.


Disons cela, car beaucoup, qui prolifèrent de nos jours, pensent que le théâtre opère au service d'une identité figée ou repliée sur elle-même.


L'artiste Taoufik Jebali

Texte traduit de l'arabe par Mohamed Ali Elhaou


Remarque : cliquez sur les mots en bleu pour avoir plus de détails sur la construction de cet article.

1 Comment

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Mourad Ben Younes
Jan 02
Rated 5 out of 5 stars.

Quelle traduction Dali, j'ai lu l'article en arabe, la traduction est encore plus belle, bravo !

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