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Vis-a-Vis(a) : une fiction sur fond de réalité acerbe

  • Writer: Mohamed Ali Elhaou
    Mohamed Ali Elhaou
  • 2 hours ago
  • 7 min read

Dans quelle mesure une pièce de théâtre est capable de changer les procédures draconiennes que le Tunisien traverse pour obtenir de nos jours un visa pour l'Europe ? C'est la principale question que le spectateur se pose lors de la représentation, mercredi, vers 19H15, à la salle des 'Jeunes créateurs' à la Cité de la Culture de Tunisie de la pièce théâtrale 'Vis-à-Vis(a)'.


Cette pièce, en tournée depuis mars 2024, dans laquelle sont engagées équipes tunisienne et néerlandaise. Elle est à propos de l'interculturalité, de l'autre, de la citoyenneté dans le monde et du droit de chacun de nous tous à une mobilité.


Devant ce droit c'est paradoxalement le dispositif juridique et administratif qui en est le principal frein.


Spectacle transculturel : tuniso-néerlandais


Basée sur des faits réels, 'Vis-à-Vis(a)' est une collaboration artistique entre le Centre National d’Art de la Marionnette de Tunisie et la Cat Smits Companyexplore.


Ce spectacle conjugant art du comédien et art de la marionnette met en avant, les barrières politiques et la construction de la notion de frontière, plus particulièrement depuis l'avènements de l'idéologie de l'Etat-Nation.


Malgré ceci, 'Vis-à-Vis(a)' montre que des amitiés se dessinent, des rêves et de l’espoir se construisent. Le Néerlandais 'Koen' rencontre en effet 'Saber' lors de son voyage touristique en Tunisie où il tombe amoureux spécialement de Zaghouan et de la musique Mezoued.



Une amitié particulière naît donc entre les deux personnages incarnés respectivement avec une très grande crédibilité par Fedy Khalaoui et Christiaan Koetsier, car ils sont tous deux marionnettistes et comédiens.


Ils rêvent de créer ensemble un spectacle de marionnettes et de le présenter, entre autres, aux Pays-Bas pour rendre compte d'une question souvent invisibilisée.


Une belle opportunité, mais Saber devra d’abord affronter l’épreuve redoutable de la demande de visa, pour que cette représentation puissent faire son parcours international du moins voir le jour.


Ces deux comédiens qui deviennent proches, mais de cultures et de passeports différents, doivent faire face, par conséquent, à une réalité douloureuse : le monde ne leur ouvre pas les mêmes portes de la même manière et avec les mêmes égalités des chances.


Crucial a été de fait le choix de remplacer Saber dans certaines scènes par une marionnette, manipulée avec beaucoup d'implication, dans la représentation de mercredi, par Firas Mosbahi et jadis par le marionnettiste Mohamed Kmira.


Derrière cette tournure esthétique se profile, en l'occurrence, le message que les poupées ont plus de liberté de voyager que les humains des pays du Sud qui sont handicapées à la fois matériellement que symboliquement.


Ce projet, qui marque la première collaboration théâtrale entre la Tunisie et les Pays-Bas, est mis en scène par la néerlandaise Yentl De Lange.


'Vis-à-Vis' interroge, en substance, les échanges culturelles dans un contexte de prolifération des aspects bureaucratiques et des idéologies xénophobes qui ne disent pas leur nom.




Procédure infernale même pour les comédiens tunisiens dans ce projet


Dans ce dossier figurait la lettre d'invitation de Cat Smits Company avec tous les détails sur la représentation, les dates, les lieux, les billets d'avion des comédiens, la durée du séjour et les réservations de logement. A ceci s'ajoutent, entre autres, les CV et les contrats de travail pour les emplois à temps partiel ; sans oublier les bulletins paie, les relevés bancaires et les données de revenus des parents. En plus, la traduction de l'arabe vers au minimum le français, ci ce n'est une autre langue.


Et pourtant, il a fallu de si peu pour qu'ils soient obligés de remplacer la distribution tunisienne par des marionnettes. Environ deux semaines après le dépôt de la demande, Yentl de Lange a reçu un e-mail du service des visas du ministère néerlandais des Affaires étrangères : les dossiers n'étaient pas tous aussi bons, a écrit l'agent de décision.


Plusieurs faits réels comme l'argument de "revenus pas stable" ou encore "pas d'attachement concret au pays" ou "retour non garantie" ont donné lieu aux plus belles scènes de théâtre et à des rebondissements inattendus.


La demande de visa de Firas Mosbahi, l'un des marionnettistes, a été rejetée. Une déception douloureuse pour lui. Mais de manière totalement inattendue, l'équipe néerlandaise a reçu, de manière inattendue, un appel d'un agent consulaire de l'ambassade des Pays-Bas à Tunis.


Mosbahi a pu passer pour laisser son passeport. Pas d'autre explication. Le lendemain matin, il a apporté son passeport à l'ambassade, puis il n'a plus eu de nouvelles.


Quelques jours plus tard, il décida d'aller à l'ambassade sans trop savoir pourquoi. Il sonna et attendit. Après un moment, un employé est sorti pour lui rendre son passeport. Il y avait un tampon de visa. Il a quand même pu aller aux Pays-Bas.


D'ailleurs, jusqu'aux années trente du 20ème siècle, les passeports n'étaient même pas très courants. Les relations internationales, par exemple celles entre l'Europe et la Tunisie, s'articulent désormais autour des frontières, de la migration et des procédures de visa.


Les rapports de pouvoir déséquilibrés (vert pour les Tunisiens) (Bordeau pour les Européens) et les privilèges injustement répartis sont des vestiges de l'époque coloniale et sont désormais si profondément ancrés dans les pratiques de mobilité internationale.


L'espace méditerranéen a toujours été un espace de migration


Les phénomènes migratoires des Tunisiens après le mouvement populaire du 14 janvier 2011 vers l’île italienne de Lampedusa n’ont rien d’inédit. La pièce 'Vis-à-Vis" rappelle à certains égards l’arrivée, dans moins d'un an, de 22 000 migrants tunisiens sur les cotes italiennes [1]


Comme réponse à cet afflux massif, l’Union européenne ne tarda pas exprimer sa volonté de rapatrier des milliers de Tunisiens se trouvant à Lampedusa mais aussi dans la région parisienne, la destination ultime de certains de ces candidats clandestins.


Or, l'immigration n'a jamais été historiquement dans un seul sens. Ce phénomène fut complètement inverse, par exemple, durant le 19eme siècle.  Ainsi, la Tunisie, à l’époque, a connu un flux important d’immigrants spontanés fuyant le manque de travail et la misère qui régnaient en Sicile ou en Sardaigne mais aussi à Malte.  


Ces migrants venaient de Pantelleria, Favignana, Carloforte ou Procida[2]. En 1856, ils étaient près de quatre mille réfugiés économiques siciliens et sardes à s’être installés en Tunisie[3].  L’immigration italienne allait même s’accroitre après 1860 avec un flux continu formé d’habitants de la pointe occidentale de la Sicile.


En ce temps, on quittait Trapani ou Marsala pour les côtes de Tunisie. Les émigrés italiens, en particulier à cette époque, sont des milliers à avoir rejoint, à partir de l’Italie du sud et surtout à partir de Pantellaria, les côtes tunisiennes.


Les uns fuyaient la misère, d’autres voulaient éviter la conscription, la prison. Certains étaient des bandits qui fuyaient la police italienne. A cette époque, des barques de pêcheurs servaient au transport des  migrants, sans le dispositif bureaucratique que la pièce 'Vis-à-Vis' met en scène.  


Ces migrants venant d'Europe venaient s’entasser principalement dans les fondouks des villes de Tunis, Sousse et Sfax[4].  Ces Italiens étaient maçons, menuisiers ou  pêcheurs.


Les femmes immigrées étaient nourrices ou domestiques chez les riches négociants génois, qui ont fait une petite place dans le 'pays du jasmin' à l’image des opulentes familles Vignale, Escano, Cassamello , Costa ou Raffo.


Ces immigrés en Tunisie vivaient dans des abris de fortune et subissaient de plein fouet maladies et épidémies.  Le choléra faisait des ravages chaque été avec des centaines de morts dans cette communauté et dans tout le pays vers la fin du 19e siècle.  


De temps à autre, des épisodes singuliers venaient défrayer la chronique. Ainsi, en juillet 1862, dix-sept forçats se rendirent maîtres du navire qui les transportait et débarquèrent près de Bizerte pour y retrouver la liberté[5].


Les fermetures des frontières ne sont pas une réglé absolue


Depuis l’Indépendance de la Tunisie en mars 1956, L’Europe a accueilli des Tunisiens quittant leur pays pour trouver du travail à l’autre rive de la Méditerranée. Ce flux migratoire qui a connu un pic à la fin des années 1960 à ensuite été refreiné lorsque prirent fin les Trente glorieuses (en France en particulier) et s’installa la crise en Europe.


Jusqu’aux années 1980, il était possible pour un Tunisien de tenter l’aventure en Europe sans procédures administratives compliquées et des exigeantes au delà de l'entendement comme le montre la pièce 'Vis-à-Vis'.


L’institution de la politique des visas a généré progressivement entre les deux rives méditerranéennes un véritable hiatus symbolique et économique là où l’on serait attendu à un pont.


Deuxièmement, l’Union Européenne développe vis-à-vis de la Tunisie une politique de rapprochement par l’éloignement qui se traduit par une assignation à résidence des Tunisiens surtout ceux qui n’appartiennent par au réseau d’affaire tissé entre élites européennes et élites tunisiennes.


Ainsi, alors même que se développe peu à peu une gestion répressive des flux migratoires, surtout en Italie et en France. L'Espagne par exemple va plutôt vers l'accueil et l'assouplissement.


Troisièmement, l’Union européenne était la source même de lois répressives et à l’origine de la signature de conventions de réadmission dont le gouvernement de Ben Ali présenta comme "réformes". Ainsi, la loi organique 2004-6 du 3 février 2004 modifiant la loi 75-40 de mars 1975 relative aux passeports et aux documents de voyage avait, entre autres, pour but de lutter contre l’émigration clandestine et le franchissement illégal de  frontières, et elle a effectivement permis de limiter les départs depuis la Tunisie[6].


Références bibliographiques


[1] Riadh Ben Khalifa, L’émigration irrégulière en Tunisie après le 14 janvier 2011. Hommes & [et] migrations, 2013, Diasporas marocaines, 1303, Paris, pp.182-188. ffhal-01873686f. En ligne : https://hal.science/hal-01873686/document

[2] Ganiage Jean, La population européenne de Tunis au milieu du XIX siècle, étude démographique, PUF, Paris, 1960.

[3] Robert Foerster, The Italian Emigration of Our Times, Ayer Publising, Manchester (New Hampshire), 1969.

[4] Francesco Bonura, Gli Italiani in Tunisia ed il problema della naturalizzazione, Luce, Rome, 1929

[5] Janice Alberti Russell, The Italian community in Tunisia. 1861-1961. A viable minority, Université de Columbia, Columbia, 1977.

[6] Adrien Thibault, "Des privilèges de papier(s). Précarités relatives et ambivalence statutaire des titulaires tunisien·nes d’un "passeport talent" français », Émulations, 51 | 2025, 49-72.



 
 
 

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