'Promis du ciel' d'Erige Sehiri : invitation à renouer avec une fraternité et une tolérance oubliées
- Mohamed Ali Elhaou

- Dec 28, 2025
- 5 min read
À Tunis surtout, on passe à côté d'une femme noire et son bébé ou encore d'un homme, assis sur le trottoir, dans ses rues et ses ruelles sans même laisser un sou. La plupart des passagers ne regardent pas en dehors de leur intérêt, de leur satisfaction rapide ou de leur objectif dans la journée.
Il y a, de fait, comme une barrière symbolique laissant la plupart des gens insensibles à ces femmes, ces enfants et ces hommes de couleur qui sont venus avec l'espoir, l'aspiration et la recherche de la réussite dans notre pays ou ailleurs.

C'est sur cette insensibilité que le film d'Erige Sehiri vient nous alerter. Elle qui a vécu et grandi dans une société française, à Lyon particulièrement, qui est beaucoup plus mélangée, cosmopolite, que la nôtre.
A-t-elle parachuté une problématique française sur la Tunisie ou bien le problème de l'intolérance et du refus de l'autre est de plus en plus une monnaie courante dans le "pays du jasmin" aussi, voire dans le monde entier ?
Le film 'Promis du ciel' a fait couler beaucoup d'encre internationalement depuis sa diffusion au festival de Cannes en mai 2025. C'est une production de Canal+.
Le public de la 36ᵉ édition des Journées cinématographiques de Carthage a eu l'occasion de le voir, après 7 mois de sa sortie internationale, avec la présence de la réalisatrice et toute son équipe mardi 16 décembre 2025 à 21 h 30 à la salle de l'Opéra de Tunis à la Cité de la culture.
Une esthétique de documentaire avec une ambiance optimiste
'Promis le ciel' a été tourné dans les décors et l'urbanisme de la capitale Tunis, notamment dans sa banlieue nord : l'Aouina, Carthage, La Marsa et La Goulette.
Ce long métrage rythmé d'une musique énergétique et dynamique n'est pas dans le misérabilisme même s'il traite d'une problématique épineuse, à savoir le refus de l'autre.
Utilisant une esthétique documentaire, Sehiri plonge le public dans la vie de Marie (Aïssa Maïga), Naney (Deborah Naney) et Jolie (Laetitia Ky).
Ces trois protagonistes, qui viennent d'Afrique subsaharienne et résident à Tunis, accueillent une fille orpheline des deux parents venant du même endroit.
La petite est sans papiers. S'ils la livrent à l'administration, elles la perdront pour de bon. C'est dans ce dilemme que la réalisatrice met le spectateur pour montrer que le fait de quitter son pays d'origine est le plus souvent une porte ouverte aux problèmes.
En effet, la fillette est Kenza (Estelle Kenza Dogbo), une enfant déplacée qui semble avoir miraculeusement survécu à un naufrage de migrants avant que les trois femmes ne la trouvent.
Ancienne journaliste, désormais pasteure après 10 ans de résidence en Tunisie, Marie décide d'ouvrir sa maison à la petite Kenza comme elle l'a fait pour Naney — une mère sans papiers armée d'entrain qui a laissé son enfant chez elle il y a trois ans dans l'espoir de trouver un meilleur avenir pour sa famille — et Jolie, une étudiante passionnée et la seule membre du groupe en situation régulière.
La force de ce récit cinématographique proposé par Erige Sehiri, c'est qu'il montre comment le quotidien enchaîne progressivement la volonté des acteurs et handicape petit à petit leur habilité d'agir.
En ce sens, durant une heure et trente minutes, 'Promis du ciel' offre une tapisserie labyrinthique d'humeurs, de situations et de dialogues qui se transforment sans que les acteurs s'en aperçoivent en un problème insoluble, dramatique et tragique.
Des protagonistes qui luttent pour survivre
Pour Marie migrante malienne, ce combat consiste à fournir un leadership spirituel à sa communauté, à prier pour la force et la persévérance, et à prêcher la compassion et le pardon, tout en distribuant de la nourriture et des fournitures à ceux qui en ont besoin. C'est un combat d'une petite société dans la société.
Pour Naney la migrante ivoirienne, la lutte consiste à joindre les deux bouts par tous les moyens nécessaires — même si cela peut attirer des ennuis — tout en espérant un jour amener son enfant et mettre fin à une séparation qui la détruit peu à peu.
Jolie, l'étudiante ivoirienne, est motivée par d'autres raisons. Elle est plus ou moins confiante dans ses privilèges en tant que résidente légale dans le "pays du jasmin". Elle espère pouvoir y vivre et trouver son équilibre.
Assez vite, elle apprend que la xénophobie et les préjugés des "citoyens de souche" ne l'épargnent pas, quels que soient les papiers qu'elle possède. Ces stéréotypes lui rappellent qu'elle n'est pas la bienvenue et qu'elle doit penser à retourner "chez elle".
Il y a aussi quelques personnages secondaires masculins, y compris le propriétaire peu sympathique de Marie, Ismaïl (Hassine Grayaâ), qui ne pense que matériellement et ne se soucie guère de la question de l'hospitalité d'une Marie qui se sent de plus en plus lésée et inadaptée à un pays dont la mentalité se ferme, se repli, à l'égard de tout ce qui est différent.
Un petit détail : à chaque fois que Marie lui signale une panne de plomberie, il refuse la moindre amélioration, et fait des promesses, multiples tournures à sa locataire, sans en réaliser ne serait-ce qu'une seule.
En outre, il y a l'ami tunisien de Naney, Foued (Foued Zaazaa), qui lui apporte une camaraderie dont elle a bien besoin.
Toutefois, le spectateur découvre dans les moments de crise de celle-ci comment Foued laisse Naney se débrouiller seule, car il a inconsciemment intériorisé le rejet de la différence dans une société qui souffre de son chauvinisme excessif.
Foued, en réalité, cherche en fait à combler sa propre solitude, "à faire passer le temps", bien plus qu'il n'est capable de solidarité.
L'ami aveugle de Marie, Noa (Touré Blamassi), un immigré également, qui juge chaque situation avec une clarté intelligente et conseille Marie en conséquence, apporte une douce sérénité à l'histoire.
Mais apparemment, il bénéficie d'une position diplomatique qui le laisse uniquement dans la posture de l'observateur et du "sage" qui ne vit pas réellement les difficultés de ses camarades.
'Promis du ciel' d'Erige Sehiri est au final un film à recommander, car il nous plonge d'une façon très familière dans la vie de la communauté noire subsaharienne dans notre pays.
Son film brise ainsi, par les plans rapprochés qu'il propose, la barrière symbolique et le regard froid que beaucoup d'entre nous portent à ces migrants venant de loin et dont nous ne savons rien sur leur vécu. Sa fluidité et la vitalité de ses personnages malgré les péripéties font de lui un moment inédit du 7ᵉ art.












































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