'Anywhere', 'N'importe où', d'Elise Vigneron et Hélène Barreau, propose une connexion de tendresse entre une mère et un enfant de glace
- Mohamed Ali Elhaou

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Ici, vers 19H30 a commencé le spectacle 'Anywhere' à la salle Théâtre des régions à la Cité de la culture de Tunis dans le cadre de la 7e édition des Journées des Arts de la Marionnette de Carthage (JAMC). Celles-ci ont débuté dimanche 1er février et s'achèvent le 8 février 2026.
'Anywhere', "N'importe où", une création surréaliste et poétique de la compagnie française Le Théâtre de L'Entrouvert installée dans le Sud de la France et plus particulièrement à Aix-en-Provence. Elle est en effet en tournée mondiale depuis l'année 2019.
Avec le commencement de l'année 2026, la place est désormais à Tunis. C'est une œuvre étonnante puisque les marionnettistes insufflent la vie, littéralement, à la glace. Et c'est bien l'essence même du théâtre dans la mesure où il doit susciter la curiosité du spectateur.
Début intriguant
Dès le début de la performance, le public est plongé dans l'obscurité. Un moine (Vigneron) apparaît de l'ombre. Il griffonne, bidouille, des mots sur une toile de glace. Celle-ci est suspendue à l'aide d'une encre noire dégoulinante.
Le bruit de l'encre, raclant la toile de haut en bas, ressemble à celui d'un patineur solitaire qui sillonne la glace. Cette première scène marque, de fait, le départ vers le mystère.
Dès que l'écriture apparaît, les mots commencent donc à fondre dans un paysage noir et dense, encadré de blanc et accompagné par une voix féminine qui chuchote devant un destin tragique.
Quand il apparaît, "Œdipe", un petit enfant, la marionnette en glace, se déplace au rythme d'un homme malade. Il manie maladroitement une canne à la main pour le guider et tracer son chemin. La marionnette glisse, en l'occurrence, et patine sur la neige blanche.

Interprétation intimiste
La pièce d'Elise Vigneron et Hélène Barreau est à la fois une réinterprétation intime et vaste d'Œdipe, une marionnette fantomatique sculptée dans la glace.
Vigneron joue Antigone. Elle accompagne Œdipe dans son voyage, vaguement basé sur l'histoire d'Œdipe sur la route de l'auteur belge Henry Bauchau.
En vérité, ce qui est montré est loin de l'histoire de ces deux personnages mythiques dans le monde du théâtre. Ce qui est narré est ainsi bien plus le rapport fusionnel entre la mère et son enfant.
C'est par conséquent un spectacle, en substance, sur l'impossible deuil de la séparation. Les comédiens se déchirent dans l'abandon et par moments il y a une scène où Vigneron marche sur les ruines et les décombres.
Dans ce décor sinistre et triste, Vigneron trouve, tout de même, la force pour embrasser, protéger, bercer et jouer fusionnellement avec la marionnette.
Elle crée des formes puissantes en mouvement. Sur scène, les deux personnages sont liés éternellement ; même si l'un est fait de glace et l'autre est fait d'argile, de chair.
Les deux semblent aussi avoir un cœur battant, encore vivant, dans la lignée de Pinocchio qui devient être vivant vers la fin.
Spectacle magique et tendre
La magie de 'Anywhere' réside bel et bien dans l'aspect qu'un objet fait de glace peut induire le spectateur dans un tourbillon d'émotions, durant 50 minutes dans un cadre sombre, contrasté, pluvieux par moment et sans musique.
Il y a tout juste le bruit des mouvements et les paroles enregistrées de l'autrice. La comédienne Elise Vigneron, pour celui qui découvrait pour la première fois ce spectacle magnifique par sa singularité, véhicule les sentiments de la maternité sans dire un mot.
Elle crible cet enfant de glace, qui l'accepte comme il est, de tendresse, d'amour et de jeu empli d'affections et de mouvements tactiles.
À chaque serrement, il y a l'eau qui coule dans une situation envoûtante de connexion sentimentale et douce.
Bien qu'elle bouge avec la marionnette, Vigneron ne la manipule presque pas avec des ficelles. C'est bien la co-autrice de ce spectacle, Hélène Barreau, qui contrôle la création hors scène au moyen d'un système de poulies sophistiqué.
Cela ne fait qu'ajouter à l'impression que cette marionnette a reçu une vie propre : elle semble sortir des ombres ténébreuses comme une chose entièrement formée, pas une marionnette.
Esthétique minimaliste, minutieuse et très technique
Vigneron et son enfant de glace, même si l'histoire est à propos d'Antigone et d'Œdipe, construisent en effet de belles formes théâtrales, humanistes, et des images allégoriques pleines d'attachement qui font allusion à des voyages tragiques à travers les ombres, le brouillard, le feu et la glace.
Et il y a ainsi une véritable anticipation dans le rythme de cette courte pièce, de même pas une heure, mais qui dit tout sur la grandeur du pouvoir maternel, alors le spectateur essaye de faire de son mieux pour apercevoir cette mystérieuse silhouette drapée dans une couverture qui se traîne sur la scène.
Éclairé de façon mélancolique par Cyril Monteil et Thibaut Boislève (selon l'affiche du spectacle), un seul projecteur blanc souligne les traits de la marionnette d'une lumière vive et réfléchissante qui la rend si authentique qu'elle semble presque humaine.
Particulièrement mémorable est le moment où Vigneron est au sol, les jambes pointant vers le ciel, reflétant les mécanismes de la marionnette qui plane au-dessus d'elle: un spectre blanc glacé flottant au-dessus ; une présence évanescente, bientôt fondue et disparue à jamais.
Au final, 'Anywhere' est un spectacle universel et très poétique : il met en scène et donne vie à un objet le temps d'une représentation, pour que celui-ci fonde par la suite dans le néant et le silence éternels.












































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