top of page

Malédiction de Taoufik Jebali met en scène le bruit, la cacophonie et l'hystérie collective

  • Writer: Mohamed Ali Elhaou
    Mohamed Ali Elhaou
  • Nov 17, 2024
  • 4 min read

Updated: 2 days ago

Les fidèles du théâtre de Taoufik Jebali ont été bel et bien présents samedi 16 novembre 2024 lors de la énième représentation de sa pièce Malédiction à l'espace El Teatro à Tunis.


La méthode Taoufik Jebali consiste à ne pas "lâcher" ses œuvres. Ainsi, il les peaufine en permanence avec des comédiens différents au fil des années.


La première fois que ce travail a été présenté est en hiver 2015. La pièce, durant une heure, dissèque notre temps présent depuis 2011 à travers une forte fibre artistique mêlant divers tableaux de la vie quotidienne, mais aussi d'un univers subliminal dont seul Taoufik Jebali a le secret.



Petit extrait de Malédiction. Crédit vidéo : culturetunisie.com

Les questions abordées dans ce spectacle sont le bruit, une société submergée par la cacophonie, des individus irrationnels incapables de formuler des phrases justes, un cycle infernal d'éternel recommencement, un territoire, un vivre ensemble, en chute libre et le suicide de l'inventivité dans un milieu politique, social, rongé par la routine, le manque d'imagination.


En réalité, Taoufik Jebali joue avec l'intelligence du spectateur, miroite avec humour l'absurdité, les paradoxes et les ruses sociales dans notre pays.


Les fidèles du théâtre de Taoufik Jebali ont été bel et bien présents samedi 16 novembre 2024 lors de la énième représentation de sa pièce Malédiction à l'espace El Teatro à Tunis. La méthode Taoufik Jebali est qu'il ne lâche par ses œuvres. Ainsi, il les peaufine en permanence et avec des comédiens différents au fil des années. La première fois que ce travail a été présenté est en hiver 2015. La pièce, durant une heure, dissèque en effet notre temps présent depuis 2011 à travers une forte fibre artistique mêlant divers tableaux de la vie quotidienne, mais aussi d'un univers subliminal dont seul Taoufik Jebali a le secret. Dans la version d'hier jouent tour à tour :  Yosr Galaï, Leïla Youssfi, Zied Ayadi, Yasmine Dimassi, Syrine Ben Yahia, Mehdi El Kamel et Sourour Jebali.
Le tiraillement de l'artiste dans une société absurde. Malédiction de Taoufik Jebali. Le 16 novembre 2024. Crédit photo : culturetunisie.com

Malaise de l'artiste dans la société


L'intrigue de la pièce tourne autour de la dialectique de l'artiste et de la société dans laquelle il vit. Malédiction aborde ainsi le désenchantement du créateur et sa lassitude dans une société vivant dans le chaos et semble courir à sa propre perte.


En ce sens, l'artiste trouve du mal à créer dans un écosystème permettant tout juste de végéter et de dormir sans plus. Autrement dit, c'est la dialectique de la sensibilité de l'artiste d'un côté et de l'irrationalité du monde, de l'autre.


Les références sensibles de cet artiste sont des grands du monde créatif, respectivement : Stravinski, Hugo, Dali, Beethoven, Dickens et Gustave Mahler.


Le bruit dans la pièce Malédiction, ne laissant pas réfléchir exprès. Il a été illustré par une musique partant dans tous les sens et une mise en scène qui matérialise le "retentissement". Celui-ci se manifeste, de temps à autre, par des coups de feu.


Le spectateur demeure perplexe, il n'est même pas capable d'identifier le genre du drame devant lequel il se trouve ni le genre de musique qu'il écoute.


À certaines séquences de la pièce, on entend par exemple le bruit d'un stade couplé au bruit d'une machine de comptage du rythme cardiaque.


Les bruits mis en scène de cette manière obstruent de manière intentionnelle le discernement et laissent le spectateur pantois devant une réalité collective farfelue.


D'ailleurs, au sortir de Malédiction, le spectateur a un sentiment d'inachevé, d'incompréhension et en même temps d'étonnement. Même les personnages ne portent pas d'identité claire.


En réalité, le metteur en scène met en épreuve l'intelligence et la capacité d'entendement de son public présent pour l'inviter à prendre du recul par rapport à la réalité amère que nous vivons tous.


Du coup, le spectateur ne sait pas mettre des mots justes sur ce qu'il vient de voir ni quel jugement sur cette pièce Malédiction.


Les codes utilisés dans la pièce détruisent bel et bien le cadre de signification ordinaire de tous les jours du récepteur. Le spectacle, de ce fait, met devant lui, à certains moments de la représentation, un ramassis de ce qu'il entend de plus fielleux au quotidien, mais avec une reformulation et une nouvelle recette suscitant la dérision. Cette dérision passe cette fois dans l'excitation des personnages, dans le stress et la tension.


Esthétiquement


Une heure durant, Malédiction ne manque pas de régaler et de capter son auditoire par la beauté de sa scénographie et la richesse des tableaux présentés.


La pièce n'est pas un cauchemar : elle est ni pessimiste, ni optimiste. Elle est folle, déchaînée et créative, à l'image de l'époque que nous vivons.


Son rythme est soutenu et l'ensemble des comédiens, qui sont en nombre de sept, ont excellé dans la monstration de l'hystérie généralisée dans plusieurs scènes qu'ils ont incarnées.


Malédiction fait voir, en fait, le déclin du sens du deuil, la banalisation de la séparation et les frustrations qui deviennent les normes.


Aussi, Malédiction montre clairement la désorganisation du foyer, du comportement, de la relation et de l'expression. À titre d'exemple, un des personnages dit : "Azzouz (le nom d'un homme) vient d'obtenir une grâce dans un contexte d'amnistie législative générale, maintenant, il est hôtesse (alors que c'est un homme) au Soudan".


Cette œuvre met, en outre, les projecteurs sur le sentiment d'incapacité, la non-action face à l'injustice, le silence face au mal produit par le puissant et sa machine de guerre infernale, la non-intervention face au délit saillant, l'observation d'un vol de toute une patrie et l'inertie ambiante.


Tous ces paradoxes de notre temps actuel sont mis en scène avec une beauté se concrétisant avec des rideaux, des photos, l'invocation de la pluie, la présence des parapluies et des lumières à multiples couleurs. Ces artifices sont mis au service d'une technique de mise en scène d'une grande maturité, digne d'un homme de théâtre réussissant à maintenir une "lucidité destructrice"* et interrogative dans l'ensemble de ses œuvres.


La sémiologie de ce spectacle tourne autour d'un appel à l'éveil des consciences, de la créativité, de la solidarité et de l'engagement. Elle alerte sur un sentiment d'appartenance en perte de vitesse.


Malédiction Four people in colorful outfits gesture toward a man in beige, who looks cautious. They're set against a backdrop of vertical string curtains.
Scène du spectacle Malédiction de Taoufik Jebali, le 16 novembre 2024. Crédit photo : culturetunisie.com

Entre l'artiste et sa société dominée par les femmes, il y a un personnage parasite : l'homme peureux, perdu, incapable, mesquin et très vulnérable.


En dernier ressort, un clin d'œil à la prestation de Yasmine Dimassi donnant véritablement beaucoup de charme et d'élégance à cette pièce.


Celle-ci ne cesse de s'améliorer au fil des projets artistiques conduits par Taoufik Jebali. L'œuvre Malédiction est objectivement à voir sans aucune réserve comme l'illustre bien ce petit témoignage du jeune homme de théâtre Fedy Kahlaoui à la sortie de cette représentation polysémique.



Ce témoignage met l'accent donc sur la violence du monde présent où tous les protagonistes, innocents comme gourous, nagent en eau trouble. C'est une pièce invitant au final à la régénération et à l'espoir surtout vers sa fin.



*L'expression est de Roland Barthes de son livre Mythologies.

1 Comment

Rated 0 out of 5 stars.
No ratings yet

Add a rating
Guest
Nov 17, 2024
Rated 5 out of 5 stars.

Merci pour cet excellent article donnant envie de voir la pièce

Edited
Like
 À l'affiche

    Lancé en 2015, culturetunisie.com avait une vocation de formation à l'écriture sur l'art avant de se transformer en 2020 en une plateforme spécialisée dans la couverture des manifestations artistiques et culturelles en Tunisie. Aujourd’hui, culturetunisie.com propose des articles journalistiques, des interviews et des portraits en trois langues : arabe, anglais et français.  

    Pour toute information, veuillez contacter Mohamed Ali Elhaou, fondateur de ce support culturel, à l'adresse suivante : elhaou@gmail.com

    Vos informations ont bien été envoyées !

    bottom of page