Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar dans Rêve(s) subliment l'allégresse des ruines sur fond : l'enfer c'est soi-même avant d'être l'autre
- Mohamed Ali Elhaou

- 12 hours ago
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Les amateurs du 4ᵉ art avaient rendez-vous, hier samedi 17 janvier à 19 h 30, à l'espace Le Rio à Tunis avec la pièce 'Rêve(s)' de Fadhel Jaïbi. La fable dure deux heures et 15 minutes, mais d'une fluidité étonnante. Dans Rêve(s), Fadhel Jaïbi représente cette fois, avec une profonde sagesse, une œuvre ayant un style cinématographique.
Le plus spectaculaire dans cette pièce est, entre autres, l'ambiance sonore qui renvoie autant au changement du temps qu'aux différentes températures et atmosphères de l'intrigue.
À cela s'ajoute une lumière tantôt latérale, tantôt sombre et pleine de quiétude, savamment mobilisée. Ainsi, l'espace scénique a été occupé par des meubles, une table, un banc et un divan contre le mur, des couloirs, un échafaudage, comme solution provisoire, de couleur jaune, signalant l'urgence, empêchant, pour le moment, l'édifice de s'effondrer.
Au fond de la scène est disposée la cuisine, incroyablement détaillée avec ses ustensiles, ses assiettes, sa bouteille de gaz rouge, ses bouteilles en plastique, pullulant en bas du lavabo, et les caisses où sont rangées les bouteilles de bière.
Sur cette même ligne se placent, un peu plus à gauche, le réfrigérateur, la cuisinière et le téléviseur. Au centre de ces éléments de l'espace scénique se dresse en plein centre une horloge, comme pour dire que le temps est bien compté, voire presse.

La promesse de la comédie dans Rêve(s) est assurément présente, notamment par la belle présence et l'amplitude de jeu du très grand comédien Jamel Madani. Ce dernier a donné une prestation très sincère et pleine d'énergie tout au long de cette fresque théâtrale. Celle-ci montre le cercle vicieux et l'éternel recommencement que vit la Tunisie, entre autres pays arabes, depuis son indépendance.
Fadhel Jaïbi et ses personnages mobilisés dans Rêve(s) montrent donc un monde local avec ses contradictions, ses absurdités, ses immeubles, situés au cœur de la ville de Tunis, qui croulent par manque d'entretien ou par choix de facilité : la pensée dominante dans la gestion de cet héritage architectural et urbain est la préférence, pour la majorité des cas, de faire "passer le bulldozer", faire "Table rase" sur toute une identité plutôt que de l'entretenir.
C'est de cette façon que s'exprime le personnage de Jamila, joué magnifiquement par la grande dame de théâtre Jalila Baccar. Celle-ci, en incarnant deux personnages dans cette œuvre, a montré la riche palette de son talent ainsi que l'inscription de celui-ci de manière constante dans la longue durée.
Rêve(s) est, en réalité, un spectacle troublant. Une de ses spectatrices, actrice par ailleurs, Imen Manaï, exprime en ces termes ses émotions : "Sous un quotidien amusant, simple, riche et coloré se cachait une vérité sombre, une cave remplie de honte, de racisme et de saleté. Cette vérité a soudain explosé, au risque de faire s’effondrer tout l’édifice. Les personnages étaient à ce point drôles, vrais et dramatiques que je ne savais plus s’il fallait en rire ou en pleurer."

Jalila Baccar a, d'ailleurs, démontré, preuve à l'appui, que le couple Baccar-Jaïbi a encore des choses à exprimer et à créer ensemble.
L'harmonie de l'histoire ainsi que la symbiose du récital du groupe des comédiens ont été les points forts de cette comédie tragiquement noire. Le fil conducteur de Rêve(s) est une enquête policière cherchant à élucider le meurtre d'une immigrée subsaharienne.
Cette dernière a voulu trouver refuge dans le "pays du jasmin" mais s'est confrontée à ses profondes difficultés illustrées notamment par la métaphore d'un immeuble en déclin, dont les habitants se querellent sans une raison véritable ou valable, "pour rien" en l'occurrence : عركة وشهود على ذبيحة قنفود.
Sans aller davantage dans plus de détails, l'ensemble des personnages ont des rêves brisés sur l'autel de l'échec. Ils négocient avec un héritage et un quotidien qui leur deviennent insupportables à assumer.

Sur le plan de la scénographie, il y a la dialectique du visible et de l'invisible, de la scène présente et de la scène imaginée ou imaginaire, de l'intérieur collé au quotidien et de l'extérieur surveillant, opprimant et oppressant.
Les quelques notes musicales sont tendres et harmonieuses, le plus souvent elles sont écrasées, toutefois, par le bruit du tonnerre ainsi que la violence de ses éclats.
Exprimant son point de vue sur cette représentation, Taher Ajroudi, qui suit des années durant les expériences artistiques de Jaïbi et Baccar au sommet théâtral, décrit la pièce Rêve(s) avec ces mots : "Ce qui suscite le plus d'effroi et de fascination à la fois dans l'approche du projet théâtral de Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar, c'est cette capacité incroyable à transformer la "pourriture" quotidienne en une "esthétique" subliminale, et à faire fusionner le local tunisien, profondément ancré dans sa spécificité, pour en faire un miroir universel reflétant le dilemme de l'homme contemporain."
Et d'ajouter : "Dans leur dernière pièce Rêve(s), ce duo artistique quitte le carré de la dissection politique directe, ayant marqué leur deux dernières décennies depuis la pièce 'Tsunami' et même avant, pour nous emmener, nous spectateurs, dans une zone plus sombre et plus abstraite ; une zone de questions existentielles brûlantes sur 'l'autre' qui nous habite, et sur 'l'hospitalité' impossible dans un monde perdant de plus en plus sa boussole morale".
Concluant : "Nous assistons à une représentation théâtrale qui dépasse le récit, se transformant en un rite funèbre bruyant, ou plutôt en une "symphonie de la désolation" jouée par des personnages en détresse, essayant désespérément de danser au bord du gouffre sans pour autant tomber, ou du moins, ainsi le croient-ils."
Bref, Rêve(s) est un exercice de magie à ne pas rater, s'ajoutant au palmarès d'un couple créateur ayant su véhiculer les interrogations existentielles tunisiennes au monde entier du 4ᵉ art.
Les comédiens de ce magnifique spectacle sont respectivement : Jalila Baccar, Jamel Madani, Mohamed Châabane, Mounir Khazri et Meriem Ben Hamida.
Rêve(s) est écrite par Jalila Baccar, avec une dramaturgie élaborée aux côtés de Fadhel Jaïbi. La mise en scène et la scénographie sont signées Fadhel Jaïbi. Quant à la création sonore, elle est le travail de Waddhah El Ouni.
Remarque : cliquez sur les mots en bleu pour avoir plus de détails sur la construction de cet article.












































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