Nawar Achya de Khedija Lemkecher : c'est dans "l’exécrable" que naissent les plus beaux talents !
- Ibrahim Letaïef
- 3 days ago
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Updated: 1 day ago
Après les fêtes de fin d'année, les amateurs du 7ᵉ art avaient rendez-vous le 2 janvier 2026 au soir à la salle du Colisée de Tunis avec l’avant-première du premier long-métrage de Khedija Lemkecher "Belles de Nuit", Nawar Achya, qui est en tourné dans les festivals internationaux depuis 2024 et sortira dans les salles tunisiennes à partir du 7 janvier 2026.
Le pitch
Le film raconte l'histoire de Djo, gérant d'une salle de boxe dans un quartier en marge de la société. Ce dernier est épuisé, ayant renoncé à l'espoir de voir un champion émerger de sa vieille salle d'autant plus que ce sport n'attire plus l'attention du monde des affaires.
Toutefois, un jour, en déambulant dans les rues désertes de son quartier, il croise le chemin de Yahia, jeune homme reclus et fervent amateur de boxe et d'encadrement. Le but de ce jeune est de pouvoir s'exprimer par le biais de la boxe aussi bien idéellement que matériellement.

Djo croit enfin avoir trouvé sa perle rare, mais tout comme les autres jeunes de sa génération, Yahia ne souhaite qu'une chose : fuir illégalement vers l'Europe pour un professionnalisme éventuellement porteur de richesse.
Avec un passeur ami, il embarque donc sur un bateau de fortune. Néanmoins, Djo ne voulant pas abandonner son champion se met alors à sa recherche.
La boxe, le sport des quartiers populaires
Sans divulguer la fin, c'est un troisième film dont l'objet est la thématique de la boxe, le combat; comme si ce sport perdu dans notre pays demeurait une source d'inspiration éternelle pour la génération actuelle des réalisateurs du monde du 7ᵉ art.
Khadija Lemkecher dit avoir choisi cette discipline, car c'est une entrée judicieuse pour rendre compte et mettre en relief les talents entérinés dans les quartiers dits difficiles, marginaux, qui portent le stigmate de la délinquance avec toutes ses formes.
Mine de rien, le public est consommateur de ces histoires de batailles avec et dans vie. Il a été, de fait, présent en masse et a retenu son souffle pendant une heure et 50 minutes face à une fiction qui a bien pris son temps de réflexion et de maturité.
"Belles de Nuit" (le titre français du film) a bel et bien fait vivre à l'auditoire du Colisée une expérience cinématographique dense et profondément humaine.
Ancré dans le quartier de Hay Hlel, cité populaire et caractérisée comme chaude, le film de la réalisatrice Khedija Lemkecher déploie un regard cinématographique à la fois précis, profondément compassionnel, porté par une direction d’acteurs remarquable et une mise en scène d’une grande rigueur.
Esthétique d'une jeunesse désorientée
Au cœur du récit se dessine la souffrance d’une jeunesse désorientée, privée d’horizons, pour qui le seul programme de vie, d'espoir, semble être le départ clandestin — brûler —.
Autrement dit, la traversée de la mer dans la perspective d’un avenir meilleur, au risque de la noyade, de la disparition et de la mort anonyme.
"Belles de Nuit" aborde, en particulier, cette réalité avec retenue, sans emphase ni discours, laissant les corps, les silences et les regards traduire l’épuisement, l’urgence de cette question des "talents gâchés" et l'évolution de l'intrigue.
Les interprètes livrent ainsi des performances de comédiens devant la caméra d’une grande justesse, notamment Bahri Rahali.
Ilies Kadri, à ce titre aussi, le jeune acteur, qui vit en France, interprète avec une grande profondeur le personnage de Yahya et compose ainsi un profil intérieur, fragile, habité par l’obsession du départ et l'enchantement dans une vie de boxeur autre, loin de son environnement de naissance.
Face à lui, Younes Megri jouant le rôle d'entraîneur, figure de la transmission, qui matérialise une résistance obstinée face à l’effritement des repères.
Leur relation, construite sur les non-dits et la tension physique, constitue le cœur émotionnel du film. La mise en scène privilégie l’épure et la durée. Le quartier devient un espace dramaturgique à part entière, filmé sans surlignage.
La boxe, intégrée comme un langage cinématographique, fait écho donc symboliquement au combat existentiel des personnages, comme cela a été mobilisé, d'ailleurs, dans le film de Ghazi Zaghbani et dans celui également de Mohamed Ali Nahdi. Mais cette fois Khedija Lemkecher met la focale sur la richesse des quartiers pauvres.
Le travail du cadre, des ellipses et du son renforce, par ailleurs, la dimension sensorielle et la cohérence formelle de l’ensemble.
Des générations sacrifiées
"Belles de Nuit" est ainsi une œuvre exigeante et profondément communiquée : le film s’impose comme un geste cinématographique fort, donnant à voir sans les expliquer les barrières infranchissables qui se dressent devant une génération en suspens, pour ne pas dire sacrifiée.
Cela comprend d'ailleurs les générations qui sont nées à partir de 1980 et même celle d'avant. Car, même l'entraîneur dans le film veut réaliser, par le biais de son jeune champion, ses rêves brisés que lui aussi n'a pas réussi à concrétiser.
En conjuguant exigence formelle, direction d’acteurs précise et regard profondément humain, le film de Khedija Lemkecher transforme, sans doute, une réalité sociale connue, et souvent tue, en une expérience cinématographique pleinement tendre, expressive et douloureuse.
Message politique
Nawar Achya est une œuvre percutante moins par l’effet visuel que par la justesse de sa vision de la problématique de la marginalité. Elle laisse et laissera une empreinte durable dans le cheminement artistique cohérent de Khedija Lemkecher, qui poursuit ce travail de dévoilement par le cinéma entamé dans ses précédents trois court-métrages.
En substance, le film Nawar Achya alerte au final les autorités pour qu'elles s'occupent davantage de ces quartiers délaissés qui ne contiennent même pas une pharmacie par exemple. Hay Hlel, entre autres, n'est pas loin de la dynamique économique de la capitale et dont les jeunes peuvent constituer la principale source de prospérité de la Tunisie de demain.
Texte initial de Ibrahim Letaïef,
Réalisateur et critique de cinéma,
avec des ajouts de la rédaction de culturetunisie.com
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