Dans 'Flagrant délit' d'Essia Jaïbi, la transgression se hisse en nouvelle norme de la conjugalité
- Mohamed Ali Elhaou

- 7 hours ago
- 5 min read
La pièce 'Flagrant délit' n'est pas passée inaperçue. Il y a effectivement un phénomène de bouche à oreille autour d'elle. Un public international est venu voir cette pièce, dimanche 1er février 2026, au Rio à Tunis vers 18H15 dans une salle qui était archicomble.
Depuis sa première représentation en mai 2022, la pièce est plus que jamais en tournée et draine un large public à chaque rendez-vous. Le spectacle, après un arrêt en 2024, reprend en effet des cycles de représentations à partir de ce début d'année 2026.
Dans ce spectacle, il fut interdit de prendre des photos, mais le rôle du journaliste et du photographe, c'est quoi ? C'est, en gros, de rendre public un événement culturel et de le faire connaître. Or, à ce niveau, il semble qu'il y ait une hésitation de la part de l'équipe de communication de la pièce 'Flagrant délit'.
Celle-ci cherche deux objectifs contradictoires : elle veut tout autant traiter d'un sujet tabou, mais en même temps, elle ne veut pas que le sujet atteigne un large public. Est-ce la manifestation d'un esprit d'élitisme et d'entre-soi à peine perceptible ?
En tous cas, c'est comme s'il y avait une peur de la réaction de la société, une peur d'une intolérance imaginaire ou encore un préjugé négatif sur les réactions à venir.
'Flagrant délit' mise en transgression des normes
Essia Jaïbi, dans la lignée de ses parents artistes, Jalila et Fadhel, pose des questions transgressives qui dérangent et ambitionnent de déstabiliser et de changer les normes sociales en vigueur.
Sa pièce 'Flagrant délit' a fait couler beaucoup d'encre, entre autres dans les médias internationaux. Ces derniers apprécient "l'effet de loupe", la mise en visibilité et la publicisation des questions minoritaires dans des sociétés normées et conservatrices comme la nôtre.
'Flagrant délit’ traite de la liberté individuelle, de la liberté de choisir son partenaire, de la question du genre et du transgenre.
Celle-ci est un sujet qui revient dans le monde de l'art dans notre pays, notamment depuis le film 'Ibraa' (L'aiguille) d'Abdelhamid Bouchnak, la pièce 'TranStyx' de Moncef Zahrouni, et 'Ma-Bain' (Take my Breath) de Nada Mezni Hfaiedh. Ces trois œuvres sont sortis en 2023 et prennent à bras le corps des histoires marginales et les mettent sous les projecteurs.
L'intrigue
L'intrigue de 'Flagrant délit' tourne autour d’une bande d’amis dont la vie se retrouve bouleversée après qu'ils ont voulu signaler à la police la disparition d’un de leurs camarades. Au fil de l'interrogatoire, deux d’entre eux sont placés en garde à vue quand les enquêteurs découvrent leur orientation sexuelle à l’examen de leur téléphone où il y avait des "scènes de débauche".
En substance, 'Flagrant délit' traite du degré d'acceptation du choix de l'autre, de la tolérance du point de vue de la loi et d'un État qui jette son pouvoir également sur les corps ainsi que sur le choix des individus, notamment via la loi 230 héritée de la période du protectorat français le 9 juillet 1913.
Forme farfelue
Sur le plan de la forme, l’installation des personnages et de l’histoire prend un temps considérable : 'Flagrant délit" de deux heures durant, peine, sans doute, à démarrer et les interludes didactiques ne font que saccader le cours de l’histoire.
Il y a donc plusieurs coupures, maintes interventions de la voix-off accompagnatrice de ce conte ; ce qui rend le style de la narration farfelu car trop explicatif, démonstratif à excès, excessivement débitant des paroles consommées, déjà entendues et surtout accumulant plusieurs entrées en scène sans lien, du moins sans harmonie, entre elles.
À ce titre, dans la pièce 'Flagrant délit', il est fort remarquable qu'Essia Jaïbi ait voulu tout dire en un seul morceau, d'un seul trait. N'est-ce pas la manie des débuts ?

Humour noir visant le dévoilement
L'ambiance de 'Flagrant délit' relève en outre de l'humour noir, de l'autodérision et parfois frôle la caricature au niveau des costumes et du langage.
L'évolution dramatique du récit est linéaire, même si la plupart du temps chaotique et vacillante. Elle est présentée sous la forme d'une poupée russe : les détails des personnages apparaissent au fil des événements sur un fond esthétique tantôt de boite de nuit, tantôt de Gay Pride.
Un des bémols de cette représentation, c'est la quantité d'information qu'elle véhicule et son style militant sans calcul, engagé de manière adolescente qui ne sert pas en réalité le message de l'art qui est plutôt dans la subtilité, la suggestion et la communication avec l'intelligence du spectateur pour que le message passe.
Aussi, la beauté était quasi absente, le parent pauvre de ce spectacle – qui contient même les échanges de messages SMS sur téléphone – et dans des scènes minimalistes qui sont dépourvues de sens, où le spectateur assiste à des longs monologues manquant de finesse, de non-dit et surtout de silence expressif.
La musique était violente, à l'image de la représentation proposée, et le rythme du son est très accéléré, dérangeant, avec plaisir, à force de battements. Le spectateur a une impression d'emprisonnement dans cet univers.
Ce qui a élevé cette représentation, en revanche, c'est surtout la qualité des acteurs, au premier rang desquels se trouve la grande Fatma Ben Saïdane, qui a présenté encore un registre de performance différent que ses suiveurs n'ont pas l'habitude de voir. Elle était dans ce spectacle à côté de cinq comédiens qui sont respectivement : Hamadi Bejaoui, Oussama Chikhaoui, Oumaima Mtimet, Mohamed Ouerghi et Aymen Zouaoui.
Défense de l'engagement de la "société civile"
Dans sa perspective politique, 'Flagrant délit' fait l'éloge de la "société civile", du travail des associations et des causes que ces dernières mettent en avant, avec des gros moyens certes, pour essayer, entre autres, de changer les mentalités "d'intolérance" et de "violence" supposées en grande procession à l'égard de toutes les formes de différences.
’Flagrant délit' est ainsi une pièce montrant des personnages en lutte pour divulguer leur essence différente, leur distinction, et qui sont broyés par la machine juridique, policière les criminalisant et les mettant de force dans la norme.
'Flagrant délit' fait savoir, en ce sens que, ces individus veulent juste construire un amour différent, autre et non pas changer la société. C'est donc une quête de reconnaissance.
'Flagrant délit' est certainement à voir, car il a déjà le vent en poupe, notamment auprès de l'élite nationale et internationale. Dans cette perspective, il n'a pas besoin de recommandation, à vrai dire.
L'élite occidentale dans notre pays ou même celle qui observe le 'pays du jasmin' cherche toujours à mesurer le degré de la liberté individuelle dans notre pays. Elle finance bel et bien des projets, dans des "domaines d'influence", du soft power, dans le but de faire changer l'état d'esprit dominant, notamment sur la question de la diversité de la conjugalité, comme c'était le cas lors de ce spectacle.
Cependant celle-ci s'est instituée sur la longue durée, elle est le fondement de toute construction sociale cherchant à se reproduire selon ses mœurs et coutumes validées progressivement au fil de l'histoire et du contrat tacite entre les membres et les groupes d'une entité humaine.
Vouloir proposer autre chose d'une façon militante, rapide et transgressive risque d'être utopique, même si des cas existent par-ci par-là.
Remarque : cliquez sur les mots en bleu pour avoir plus de détails sur la construction de cet article












































Merci Si Dali pour l’article, j'ai vu bien auparavant le spectacle. J'y ai vu la proposition de quelque théâtre bien ancien à résonance allemande qu'on voulait de l'ordre de "l'agit'prop". Je trouve que ce genre a bien vécu ; et vous avez bien fait de relever toutes ces hésitations, incomplétudes, insuffisances et maladresses.
Bel article qui nous clarifie sur les enjeux et esthétiques et idéologiques du spectacle. En outre, j'aime beaucoup la clarté de votre langue, restée accessible et lumineuse. Bravo si' Mohamed Ali et bien du courage pour la suite.
C'est un magnifique article, profond et qui donne de l'ancrage à cette pièce.