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"Deux émigrés" de Hafedh Khalifa : un rire peut cacher une tragédie

  • Writer: Mohamed Ali Elhaou
    Mohamed Ali Elhaou
  • Nov 21, 2025
  • 3 min read

Au 63 rue d’Iran au quartier Lafayette à Tunis, un nouveau-né culturel vient de voir le jour. Le 20 novembre 2025, ce nouvel espace culturel "Espace Gamra" a décidé de commencer sa programmation artistique par la représentation de "Mouhajirane" de Hafedh Khalifa, qui est une tunisification de l’œuvre "Émigrés" du dramaturge polonais Sławomir Mrożek. La pièce est en tournée en Tunisie depuis septembre 2025.


Dans cette pièce jouent deux personnages incarnés avec une grande énergie par deux monstres sacrés de l’art dramatique tunisien, à savoir Sleh Msadek et Jalel Eddine Saadi.


Dans cette pièce jouent deux personnages incarnés avec une grande énergie par deux monstres sacrés de l’art dramatique tunisien, à savoir Sleh Msadek et Jalel Eddine Saadi.
Sleh Msadek et Jalel Eddine Saadi dans "Mouhajirane" (Deux émigrés) de Hafedh Khalifa. Crédit photo : culturetunisie.com

"L’espace Gamra" dispose d’une scène de représentation qui a une configuration de théâtre de poche. Elle est en train d’être perfectionnée pour accueillir plus de spectacles de qualité, notamment du 4ᵉ art ou encore des spectacles musicaux.


La représentation mise en scène par Hafedh Khalifa a démarré à 19 h 30 et a régalé durant une heure et demie un public qui vient chercher le rire.


La force de cette pièce, c’est qu’elle rend comique une tragédie existentielle où deux personnages qui ont dépassé la cinquantaine s’interrogent sur le sens de leur vie. En effet, cette pièce "Émigrés", écrite par Mrozek en 1970, narre la routine de deux personnages déracinés, vivant en dehors de leur propre culture, qui font face à la solitude dans le confinement d'une cave.


Sleh Msadek et Jalel Eddine Saadi, dans ce drame très comique, interprètent une histoire d'exil universelle avec folie, ironie et sublimation. En les regardant, le public a atteint, sans exagération, le stade de l’extase, admirant une maîtrise sans égale de ces deux comédiens connaissant parfaitement les outils de la scène.


Le monde dépeint par Hafedh Khalifa, celui d’une cave où vivent deux hommes, est en désir du féminin mais ne peut pas atteindre cet objectif, car la réussite sociale et matérielle n’est pas au rendez-vous. En effet, l’ambiance présentée aux spectateurs est une atmosphère de fin d’année, la nuit du réveillon.


Un homme intellectuel, écrivain raté, divorcé deux fois, est à présent en colocation avec un travailleur du marteau-piqueur ayant laissé toute sa famille au bled et qui a passé toute sa vie à amasser quelques bribes d’argent sans pouvoir profiter de l’instant présent.


Sleh Msadek et Jalel Eddine Saadi, dans ce drame très comique, interprètent une histoire d'exil universelle avec folie, ironie et sublimation. En les regardant, le public a atteint, sans exagération, le stade de l’extase, admirant une maîtrise sans égale de ces deux comédiens connaissant parfaitement les outils de la scène.    Le monde dépeint par Hafeth Khalifa, celui d’une cave où vivent deux hommes, est en désir du féminin mais ne peut pas atteindre cet objectif, car la réussite sociale et matérielle n’est pas au rendez-vous.  En effet, l’ambiance présentée aux spectateurs est une atmosphère de fin d’année, la nuit du réveillon.
Jalel Eddine Saadi et Sleh Msadek, deux monstres sacrés de l'art dramatique tunisien. Crédit photo : culturetunisie.com

Les deux personnages vivent donc ensemble, contre leur gré, ils n’ont pas de nom, vivent de manière anonyme, sans femmes ni familles. Ils discutent, se soutiennent mais le plus souvent s’insultent et insultent leur existence absurde. Ce drame existentiel fait rire le public et c’est la force de ce spectacle de Hafedh Khalifa.


Le sous-sol dans la pièce symbolise l’écrasement, les deux matelas placés sur des palettes symbolisent le désir de fuir ce monde agressif qui ne propose que le fait de dormir. Dans ce décor, il y a également un approvisionnement en eau sporadique, une planche à repasser usée, une ampoule suspendue au plafond, deux chaises en bois et aucune fenêtre.


C’est bel et bien une disposition de faiblesse, de vie pauvre et sinistre dans laquelle la lumière pénètre difficilement. Les deux personnes en scène sont donc non identifiées, cachées, enfouies, pleines de rêves inatteints, frustrées, bercées uniquement par l’alcool et les sons festifs qui pénètrent à travers les murs de cette cave. L'un est en exil politique, l'autre en exil économique.


En substance, la pièce, même si elle fait marrer le public du début jusqu’à sa fin, montre la détermination de chacun des deux personnages à croire en ses rêves jusqu’à la dernière minute.


Les deux ne pensent pas qu’ils ont déjà raté la coche ou le train. Ainsi, le premier, l’ouvrier, aspire à revenir riche dans son pays et à construire une belle maison pour sa progéniture tandis que l'autre souhaite publier pour devenir célèbre.


La scénographie se transforme au fil de l’évolution de "Deux émigrés" en un ring alimenté par la bouteille de vodka et par une danse avec les chaises qui a fait éclater l’audience en sanglots puisque les chaises figuraient le féminin désiré et inaccessible.


Dans ce cadre clos au sein duquel le grotesque rivalise avec le tragique, les deux comédiens Sleh Msadek et Jalel Eddine Saadi, un vrai couple d’artistes, ont su illuminer d’humanisme un espace triste et exigu. Ils ont, en l’occurrence, très bien manipulé leur corps, leur esprit, leurs entrailles et leur chair pour rendre visible l'histoire marginale de deux êtres condamnés à une vie sans saveur et sans bonne surprise.


Pièce vraiment à voir, car elle est très marrante, légère et bizarrement pleine d’espoir.


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