'Vis-à-Vis(a)' : fable d'une réalité acerbe
- Mohamed Ali Elhaou

- 6 days ago
- 8 min read
Updated: 2 days ago
Dans quelle mesure une pièce de théâtre est capable de changer les procédures draconiennes que le Tunisien traverse pour obtenir de nos jours un visa pour l'Europe ?
C'est la principale question que le spectateur se pose lors de la représentation, mercredi, vers 19H15, à la salle des 'Jeunes créateurs' à la Cité de la Culture de Tunisie de la pièce théâtrale 'Vis-à-Vis(a)'.
Cette pièce, en tournée depuis mars 2024, dans laquelle sont engagées équipes tunisienne et néerlandaise. Elle est à propos de l'interculturalité, de l'autre, de la citoyenneté dans le monde et du droit de chacun de nous tous à une mobilité.
Devant ce droit, c'est paradoxalement le dispositif juridique et administratif qui en est le principal frein.
Spectacle transculturel : tuniso-néerlandais
Basée sur des faits réels, 'Vis-à-Vis(a)' est une collaboration artistique entre le Centre National d’Art de la Marionnette et la Cat Smits Companyexplore.
Ce spectacle conjuguant art du comédien et art de la marionnette met en avant les barrières politiques et la construction de la notion de frontière, plus particulièrement depuis l’avènement de l'idéologie de l’État-nation.
Malgré ceci, 'Vis-à-Vis(a)' montre que des amitiés se dessinent, des rêves et de l’espoir se construisent. Le Néerlandais 'Koen' rencontre en effet 'Saber' lors de son voyage touristique au 'pays du jasmin' où il tombe amoureux spécialement de la ville de Zaghouan et de la musique Mezoued.

Une amitié particulière naît donc entre les deux personnages incarnés respectivement avec une immense crédibilité par Fedy Khalaoui et Christiaan Koetsier, car ils sont tous deux marionnettistes et comédiens.
Ils rêvent de créer ensemble un spectacle de marionnettes et de le présenter, entre autres, aux Pays-Bas pour rendre compte d'une question souvent invisibilisée.
Une belle opportunité, mais Saber devra d’abord affronter l’épreuve redoutable de la demande de visa, pour que cette représentation puisse faire son parcours international, du moins voir le jour.
Ces deux comédiens qui deviennent proches, mais de cultures et de passeports différents, doivent faire face, par conséquent, à une réalité douloureuse : le monde ne leur ouvre pas les mêmes portes de la même manière et avec les mêmes égalités des chances.
Crucial a été de fait le choix de remplacer Saber dans certaines scènes par une marionnette, manipulée avec beaucoup d'implication, dans la représentation de mercredi 4 février 2026, par Firas Mosbahi et jadis par le marionnettiste Mohamed Kmira.
Derrière cette tournure esthétique se profile, en l'occurrence, le message que les poupées ont plus de liberté de voyager que les citoyens des pays du Sud qui sont handicapés à la fois matériellement et symboliquement.
Ce projet, qui marque la première collaboration théâtrale entre la Tunisie et les Pays-Bas dans lequel a concouru la chercheure en anthropologie Néerlandaise Yentl De Lange, est mis en scène par Cat Smits.
'Vis-à-Vis(a)' interroge, en substance, les échanges culturels dans un contexte de prolifération des aspects bureaucratiques et des idéologies xénophobes qui ne disent pas leur nom.

Procédure humiliante, même pour les comédiens tunisiens dans ce projet
Dans ce dossier figurait la lettre d'invitation de Cat Smits Company avec tous les détails sur la représentation, les dates, les lieux, les billets d'avion des comédiens, la durée du séjour et les réservations de logement.
À cela s'ajoutent, entre autres, les CV et les contrats de travail pour les emplois à temps partiel ; sans oublier les bulletins de paie, les relevés bancaires et les données de revenus des parents. En plus, la traduction de l'arabe vers au minimum le français, si ce n'est une autre langue.
Et pourtant, il a fallu de si peu pour qu'ils soient obligés de remplacer la distribution tunisienne par des marionnettes. Environ deux semaines après le dépôt de la demande, Yentl de Lange a reçu un e-mail du service des visas du ministère néerlandais des Affaires étrangères : les dossiers n'étaient pas tous aussi bons, a écrit l'agent de décision.
Plusieurs faits réels comme l'argument de "revenus pas stables" ou encore "pas d'attachement concret au pays" ou "retour non garanti" ont donné lieu aux plus belles scènes de théâtre et à des rebondissements hitchcockiens.
La demande de visa de Firas Mosbahi, l'un des marionnettistes, a été rejetée. Une déception douloureuse pour lui. Mais de manière totalement inattendue, l'équipe néerlandaise a reçu, en ce qui concerne son cas, un appel d'un agent consulaire de l'ambassade des Pays-Bas à Tunis.
Mosbahi a pu donc passer pour laisser son passeport. Pas d'autre explication. Le lendemain matin, il a apporté son passeport à l'ambassade, puis il n'a plus eu de nouvelles. Quelques jours plus tard, il décida d'aller à l'ambassade sans trop savoir pourquoi.
Il sonna et attendit. Après un moment, un employé est sorti pour lui rendre son passeport. Il y avait avec un tampon de visa. Il a quand même pu aller aux Pays-Bas.
Au delà de cette anecdote, jusqu'aux années 1930, les passeports n'étaient même pas très courants. Les relations internationales, par exemple celles entre l'Europe et la Tunisie, s'articulent désormais autour des frontières, de la migration, de ses chiffres chaque année et des procédures de visa qui se compliquent au fur et à mesure.

Les rapports de pouvoir déséquilibrés dès le départ (vert pour les Tunisiens, bordeaux pour les Européens) et les privilèges injustement répartis sont des vestiges de l'époque coloniale et sont désormais si profondément ancrés dans les pratiques de mobilité internationale.
La Méditerranée, toujours espace de migration
En résonance avec ce qui vient d'être mis en visibilité dans la pièce 'Vis-à-Vis(a)', les phénomènes migratoires des Tunisiens après le mouvement populaire du 14 janvier 2011 vers l’île italienne de Lampedusa, comme point culminant et comme exemple saillant et parlant de ladite "vague d'immigration", n’ont rien d’inédit : pour moins d'un an, 22 000 migrants tunisiens ont atteint les côtes italiennes [1].
Comme réponse à cet afflux massif, l’Union européenne ne tarda pas à exprimer sa volonté de rapatrier des milliers de Tunisiens se trouvant à Lampedusa mais aussi dans la région parisienne, la destination ultime de certains de ces candidats clandestins.
Or, historiquement en Méditerranée l'immigration n'a jamais été dans un seul sens. Ce phénomène fut complètement inverse, par exemple, durant le 19ᵉ siècle.
Ainsi, la Tunisie, à l’époque, a connu un flux important d’immigrants, 30 000, spontanés fuyant le manque de travail et la misère qui régnaient en Sicile, en Sardaigne et à Malte, entre autres.
Ces migrants venaient de Pantelleria, Favignana, Carloforte ou Procida[2]. En 1856, ils étaient près de quatre mille réfugiés économiques siciliens et sardes à s’être installés en Tunisie[3]. L’immigration italienne allait même s’accroître après 1860 avec un flux continu formé d’habitants de la pointe occidentale de la Sicile.
En ce temps, on quittait Trapani ou Marsala pour les côtes de Tunisie. Les émigrés italiens, en particulier à cette époque, sont des milliers à avoir rejoint, à partir de l’Italie du Sud et surtout à partir de Pantelleria, les côtes tunisiennes.
Les uns fuyaient la misère, d’autres voulaient éviter la conscription, la prison. Certains étaient des bandits qui fuyaient la police italienne. À cette époque, des barques de pêcheurs servaient au transport des migrants, sans le dispositif bureaucratique que la pièce 'Vis-à-Vis(a)' met en scène.
Ces migrants venant d'Europe venaient s’entasser principalement dans les fondouks des villes de Tunis, Sousse et Sfax[4]. Ces Italiens, entre autres communautés, étaient maçons, menuisiers ou pêcheurs.
Les femmes immigrées étaient nourrices ou domestiques chez les riches négociants génois, qui ont fait également une petite place dans le 'pays du jasmin' à l’image des opulentes familles Vignale, Escano, Cassamello, Costa ou Raffo.
Ces immigrés en Tunisie, pas uniquement Italiens, (l'Italie c'est la porte de l'Europe depuis la Tunisie) vivaient dans des abris de fortune et subissaient de plein fouet maladies et épidémies. Le choléra faisait des ravages chaque été avec des centaines de morts dans cette communauté et dans tout le pays vers la fin du 19ᵉ siècle.
De temps à autre, des épisodes singuliers venaient défrayer la chronique. Ainsi, en juillet 1862, dix-sept forçats se rendirent maîtres du navire qui les transportait et débarquèrent près de Bizerte pour y retrouver la liberté[5].
Fermeture des frontières, pas une règle absolue
Depuis l’Indépendance de la Tunisie en mars 1956, l'Europe a accueilli des Tunisiens quittant leur pays pour trouver du travail à l’autre rive de la Méditerranée.
Ce flux migratoire qui a connu un pic à la fin des années 1960 a ensuite été refréné lorsque prirent fin les Trente glorieuses (en France en particulier) et s’installa la crise en Europe.
Jusqu’aux années 1980, il était possible pour un Tunisien de tenter l’aventure en Europe sans procédures administratives compliquées et des exigences au-delà de l'entendement, comme le montre la pièce 'Vis-à-Vis(a)'.
L’institution de la politique des visas a généré progressivement entre les deux rives méditerranéennes un véritable hiatus symbolique et économique là où l’on s'attendait à un pont fraternel.
Deuxièmement, l’Union européenne développe à l'égard de la Tunisie une politique de 'rapprochement par l’éloignement' qui se traduit par une assignation à résidence des Tunisiens, surtout ceux qui n’appartiennent pas au réseau d’affaires tissé entre élites européennes et élites tunisiennes. Et de poursuivre quand même le lien économique et culturel de cette manière et malgré tout.
Dans une relation à distance, se développe donc, au fil des années, une gestion répressive des flux migratoires, surtout en Italie et en France. L'Espagne, par exemple, va plutôt vers l'accueil et l'assouplissement, notamment en ce début de l'année 2026.
Troisièmement, l’Union européenne était la source même de lois répressives et à l’origine de la signature de conventions de réadmission que le gouvernement de Ben Ali présenta comme "réformes".
Ainsi, la loi organique 2004-6 du 3 février 2004 modifiant la loi 75-40 de mars 1975 relative aux passeports et aux documents de voyage avait, entre autres, pour but de lutter contre l’émigration clandestine et le franchissement illégal de frontières. Elle a effectivement permis de limiter les départs depuis la Tunisie[6].
Revenons maintenant à la question de départ posée dès les premières lignes de cet article, il semble qu'il s'agisse plus d'un vœu que d'une réalité.
En d'autres termes, espérons que cette pièce 'Vis-à-Vis(a)' permet de considérer plus les êtres qui veulent devenir "citoyens du monde", tels que les artistes et les créateurs, mais pas exclusivement ; favorisant dans cette perspective plus de souplesse et plus de dignité.
Références bibliographiques
[1] Riadh Ben Khalifa, L’émigration irrégulière en Tunisie après le 14 janvier 2011. Hommes & [et] migrations, 2013, Diasporas marocaines, 1303, Paris, pp.182-188. ffhal-01873686f. En ligne : https://hal.science/hal-01873686/document
[2] Jean Ganiage, La population européenne de Tunis au milieu du XIX siècle, étude démographique, PUF, Paris, 1960.
[3] Robert Foerster, The Italian Emigration of Our Times, Ayer Publising, Manchester (New Hampshire), 1969.
[4] Francesco Bonura, Gli Italiani in Tunisia ed il problema della naturalizzazione, Luce, Rome, 1929
[5] Janice Alberti Russell, The Italian community in Tunisia. 1861-1961. A viable minority, Université de Columbia, Columbia, 1977.
[6] Adrien Thibault, "Des privilèges de papier(s). Précarités relatives et ambivalence statutaire des titulaires tunisien·nes d’un "passeport talent" français », Émulations, 51 | 2025, 49-72.
Référence électronique : https://journals.openedition.org/emulations/4508
Remarque : cliquez sur les mots en bleu pour avoir plus de détails sur la construction de cet article.












































Magnifique article savant