Le '4ème Humain' de Taoufik Jebali : théâtralité pleine de vie
- Mohamed-Ali Elhaou

- 2 days ago
- 4 min read
Updated: 18 hours ago
Les amateurs du théâtre de Taoufik Jebali avaient rendez-vous hier samedi 11 avril 2026 à 19 h 30 à l'Espace El Teatro avec la plus récente création de ce grand professionnel du 4e art en Tunisie, à savoir : le '4ème Humain'. Dans l'assistance à la mise en scène, il y avait l'artiste Yasmine Dimassi.
Dans cette représentation sont réunis des comédiens avec qui Jebali a bien pris l'habitude de travailler, notamment dans Al-Majnoun (2001- mais la représentation évoquée date du 6 décembre 2023) la comédienne Amina Bdiri, ou encore dans Malédiction, les deux comédiens Mehdi Elkamel et Sourour Jebali. Ces comédiens sont accompagnés de Salima Ayari, Arwa Rahali et Hedy Hlel qui ont joué, entre autres, dans 'Le cœur hanté' (janvier 2024) de Walid Ayadi.
Durant une heure et trente minutes, cette pièce contient plusieurs prouesses musicales et sonores, notamment des morceaux de la chanteuse Nadah El Shazly. Le '4ème Humain' est une fresque pleine de modernité, de vie et de rythme jeune. Elle adopte, à examiner de près, une visée féministe montrant la crise de l'être masculin dans un monde bousculé par l'image et les apparences.
Certaines scènes dans lesquelles est présent Taoufik Jebali lui-même sont des chefs-d’œuvre de théâtre, notamment la scène où son personnage est ressuscité après sa propre mort pour donner des nouvelles sur sa nouvelle condition post-mortem.
Ainsi, encore une fois Jebali a montré qu’il est avant tout un immense comédien du 4e art. La qualité et la maturité de son jeu sont très différentes et plus limpides que les autres comédiens sur scène.

Cette scène en question est à la fois étonnante par son fond que par sa forme, combinant un éclairage tamisé et des étoiles verdâtres qui filent à partir du plafond. Cela se déroule dans une ambiance quasi-sombre.
À cela s'ajoute un certain éclairage du bas-en-haut du visage du personnage de Taoufik Jebali, accentuant ses traits et fait naître un aspect magique sur les planches de El Teatro.
Ceux qui se sont déplacés pour voir le '4ème Humain' n'ont véritablement pas été déçus. Premièrement, ils ont assisté au style Jebali consistant à mettre en hystérie le quotidien social, son absurdité et parfois sa violence.
Deuxièmement, ils ont également vu du neuf, notamment la présence de l'éclat physique, la beauté théâtrale et la modernité dans le rythme jalonnant le '4eme Humain'. Ces éléments attribuent de la fraîcheur et du dynamisme à cette œuvre emportant, sans frein, le spectateur vers un monde mystérieux à l’image d’Ulysse aux pays des merveilles.
Industrie de la confusion
Le fil conducteur de cette pièce décousue, en apparence, est indéniablement le personnage de 'Jouha', le fameux conteur dans la civilisation arabe. Ce personnage vient pour annoncer la fin du rire et l'entrée dans une époque artificielle dans laquelle la vérité est désormais assassinée, voire s'est suicidée.
Époque évoquant, en substance, l'industrie de la confusion dans laquelle l'être moderne est plongé.
En effet, le '4ème Humain' montre un système brouillant exprès l'entendement par l'imbrication de l'information et de la rumeur. Ce qui accentue cette confusion de l'entendement est en outre la prise de parole généralisée, notamment sur les plateformes numériques.
Par conséquent, le dialogue devient quasi impossible et engendre une cacophonie brouillant la compréhension du monde dans son actuelle évolution.
Ce malentendu civilisationnel touche d'ailleurs selon la représentation, plus le masculin. Celui-ci se trouve désormais dans une crise de gestion de sa propre vie et même de la mise en cohérence des liens les plus constructifs, à savoir la relation avec sa moitié : le féminin.
La pièce '4ème Humain' a fait tout pour ne pas faire rire le spectateur. Elle vient lui rappeler l'urgence de l'engrenage dans lequel il se place en lui suggérant de se doter de la poésie de l'existence pour pouvoir s'en tirer. Dans ce cheminement, l'imaginaire devient une dernière issue pour l'ensemble des personnages sur scène, voire leur ultime refuge.
Ces sept personnages sont porteurs de souvenirs, vivent au bord de l'imaginaire et même dans une bulle qui les empêche d'apercevoir le monde réel.
Leurs paroles, leurs critiques et même leurs colères sont témoins de la prolifération de l'animosité sociale sous toutes ses formes : des braquages jusqu'aux biais de la communication et du langage.
Ces personnages s'observent et la plupart du temps vivent dans une misère sentimentale, affective et même un dépérissement collectif.
Une des spectatrices partage cette analyse du spectacle le '4ème Humain' en ces termes :
"J'ai été fascinée par sa dernière création, 'Le 4ème Humain', que j'ai vue hier soir. La pièce se présente comme un reflet saisissant du masculin moderne : un être perdu face aux écrans, peut-être déjà mort socialement, écrasé par l'intelligence artificielle (IA) le manipulant. Un être coupé de son essence, cherchant désespérément un amour qu'il ne sait pas construire et en quête qu'il est d'une valorisation dans une socialisation factice. Ainsi, la répétition frénétique des mots et de certaines scènes en boucle par les acteurs que nous avons vus en troisième partie du spectacle illustre avec brio la vacuité de notre ère des 'reels' et du partage compulsif. Celui-ci est producteur de vide en réalité."
Dans cette lignée, la pièce '4ème Humain' se présente de fait comme un manifeste pour un autre être, un être bien meilleur qui pourra et devra développer la prose de la vie, un être refusant, sans doute, la haine répandue, organisée, disséminée chez lui et dans les quatre coins de la planète.
La chute de cette pièce universelle, satirique, magique et jeune, s'est faite dans une ambiance musicale très optimiste, conviviale et même familiale. Pari réussi et défi relevé. Le '4ème Humain' est en représentation, ce dimanche, au même endroit vers 17 H 00.
Remarque : cliquez sur les mots en bleu pour avoir plus d’éléments sur la construction de cet article.












































Excellente critique, cher Mohamed-Ali. C'est la première fois, à ma connaissance, que tu donnes la parole à quelqu'un qui a vu le spectacle. En l'occurrence, une spectatrice. C'est très intéressant. Tu donnes d'ailleurs l'impression d'avoir vu d'autres pièce de ce Jebali. Tu aurais pu les citer, pour montrer la logique créatrice de cet auteur, visiblement très profond. Il est bien et utile que cette mise en cause du masculin vienne de Tunisie et d'une civilisation qui, plus que l'européenne (actuelle) valorise l'homme... Le traumatisme de cette critique du masculin n'en est que plus éloquente.
Très beau retour. Merci