Lois, normes, pratiques, arrangements avec le légal en place dans des contextes pluriels, ouvrage sous la direction de Mohamed Nachi
- Mohamed Ali Elhaou

- 5 hours ago
- 5 min read
Le Centre Arabe des Recherches et des Etudes politiques (CAREP) a organisé, vendredi 10 avril 2026, la présentation et la discussion d'un ouvrage collectif intitulé Transgresser la loi entre illégalismes et arrangements, de Kinshasa à Bruxelles en passant par Tunis.
Ce recueil d'articles, sans la moindre idéologie ni déterminisme, est fondé sur une approche socio-historique pragmatique. Il mobilise deux principaux concepts, à savoir l'arrangement et l'illégalisme. Cette recherche est parue en 2024 aux éditions Le Bord de l'eau à Bordeaux en France, comportant 348 pages.
En guise d'introduction de travail collectif scientifique, Mohamed Nachi écrit : "s’intéresser aux zones frontières, c’est forcément tenter de penser simultanément les frontières, les marges, les limites, les seuils, les écarts, mais aussi la dialectique de l’ordre et du désordre, du légal et de l’illégal, en tenant compte à la fois des contraintes et du jeu et des dynamiques propres aux normes et règles. D’une part, le problème des écarts et la question des limites se posent par rapport à un ordre normatif donné, social ou juridique, et d’autre part, un tel ordre tient son existence des limites et des écarts qui le traversent et le travaillent : l’ordre existe par le désordre, comme le relève Georges Balandier 2. Autrement dit, l’ordre dépend de sa capacité à contenir le désordre, à l’organiser, à le contrôler par des dispositifs sociaux, culturels et politiques : rites, mythes, jeux, dérision, carnaval, etc." (Nachi, 2024 : 10)

Cet ordre normatif est ainsi mis en contexte sur divers terrains afin de montrer la complexité du réel et la diversité des éléments qui participent à sa construction. En ce sens, l'exercice du pouvoir lui-même est producteur de nouvelles normativités mais également de nouvelles anormalités qui sont susceptibles de proliférer même en absence de loi sur une activité marginale ou nouvelle (par exemple les nouveaux usages du smartphone dont il n'y a pas de cadre juridique dans certains pays, notamment en Afrique – ce cas n'est pas dans le livre).
1 - "L'arrangement" comme une dynamique sociale majeure
Transgresser la loi entre illégalismes et arrangements représente une perspective inédite pour la sociologie en Tunisie et ailleurs. Les concepts que cet ouvrage développe peuvent être au service des sciences de l'information et de la communication (SIC), en montrant, à titre d'indication et d'exemple, comment les journalistes s'arrangent avec la rumeur, avec la rapidité de leur travail, avec la présence permanente pour suivre l'actualité ou encore pour contourner la censure, voire l'autocensure qu'ils construisent dans leur imaginaire et dans celui de leur profession.
a. Foucault conjugué à l'approche de la sociologie pragmatique
En adoptant une approche alliant structuralisme foucaldien et sociologie pragmatique, ce livre dirigé par le sociologue Mohamed Nachi vise à aller au-delà des études sur la marginalité et "l'exclusion" – tahmich – pour montrer comment la société mondialisée dans chacun de nous vit est traversée par diverses logiques de transgressions qui renégocient en permanence les équilibres en place.
Transgresser la loi entre illégalisme et arrangements met en avant dans cette perspective les tactiques des acteurs comme des leitmotivs et des adaptations aux dynamiques sociales établies.
Les recherches présentées dans le livre montrent comment les terrains marginaux donnent une idée sur la circularité sociale. En ce sens, les illégalismes et arrangements apparaissent comme une forme de justification de nouvelles normativités. Celle-ci est souvent liée à une position sociale qui agit dans des espaces interdits.
Le défi théorique de cet ouvrage consiste, outre à offrir une interprétation socio-anthropologique des mutations sociales, de l'évolution de la relation entre l'État et la société, ainsi que du concept de "faire société", à l'édification des univers sociaux tels qu'ils sont façonnés par des activités désignées "illégales", non instituées, officieuses, que "la sociologie ne montre pas encore assez", selon le professeur Mohamed Nachi.
2 - La marginalité, les bordures, clé de compréhension sociale
L'approche adoptée dans ce livre de recherche vise à renverser la tendance prédominante en sciences sociales, à contredire ses postulats qui mettent l'accent sur des tendances lourdes qui traversent la société telles que l'éducation et les normes de discipline, dans le but d'explorer ce qui se passe en périphérie, dans les limites de l'organisation sociale, dans les espaces intermédiaires, les zones négligées et incertaines qui demeurent, il faut le noter, les plus difficiles d'accès.
Cette perspective fondée principalement sur l'approche terrain s'aligne également sur l'idée que les sociétés peuvent être mieux appréhendées en examinant ce qu'elles répriment aux confins ; à travers les comportements dissidents, les gestes subversifs, les révoltes, etc., dont les transgressions et arrangements représentent une manifestation emblématique et souvent invisible dans les recherches scientifiques.
a. Onze études de cas réparties sur 11 chapitres
Cet ouvrage est divisé en 11 chapitres. Ces derniers représentent des recherches portant tour à tour sur : les manifestations de la fraude sociale, la gestion de l'illégalité dans la ville, la contrebande transfrontalière, l'accommodement raisonnable comme concept sociologique, le mode d'organisation d'une structure militante et la figure des 'refuseurs' en Afrique de l'Ouest.
Le chapitre 6 représente l'entame de la deuxième partie consacrée à l'étude du contexte tunisien. Il porte, en l'occurrence, sur les pratiques juridiques d’arrangement en matière d’appropriation dans la Tunisie du 17e siècle en étudiant en particulier, avec une approche historique, le 'illégal' au 'légal' en matière d’appropriation des "terres de mainmorte" (habous).
Le chapitre 7 est une étude ethnographique du quartier populaire Sidi Mansour. Endroit mi-rural, mi-urbain se trouvant dans le gouvernorat de Sfax, capitale du sud tunisien.
Le chapitre 8 est dédié à l'examen des dimensions sociale, juridique et éthique des "régularisations" des habitats anarchiques dans le quartier surpeuplé de Hay Hlel à la capitale Tunis.
Le chapitre 9 propose de comprendre les marges du légal et du formel : un système hybride de collecte des déchets, notamment dans la commune de la Soukra.
Le chapitre 10 propose une microétude sociologique des produits alcoolisés qui font, par moment et par endroit, la dynamique du marché clandestin. L'approche utilisée fait principalement la distinction entre l'informel, l'illégal et le moral.
Le dernier chapitre, le 11ème, qui clôt cet ensemble de travaux de recherche, est dédié à l'examen de la Réforme de la Formation Initiale des Enseignants (RFIE) en Fédération Wallonie-Bruxelles, active depuis la rentrée 2023-2024.
L’enquêteur étant lui-même un conseiller RFIE, il adopte donc une démarche ethnographique et réflexive afin d'explorer les évolutions du monde universitaire en Belgique.
Transgresser la loi entre illégalismes et arrangements, de Kinshasa à Bruxelles en passant par Tunis est ainsi un ouvrage mettant en dialectique les enjeux institutionnels et le jeu des acteurs. Comme la société évolue plus vite que les lois qui la régentent, à l'instar de ce que montrent certains cas étudiés, émergent les stratégies d'arrangements et de négociations en vue non pas d'enfreindre la loi, mais plutôt d'établir des stratagèmes permettant d'actualiser les dispositions en place et en cours.
Livre au final à explorer car très instructif et comportant des concepts transversaux qui peuvent être utilisés dans plusieurs disciplines des sciences sociales.
Remarque : cliquez sur les mots en bleu pour avoir plus d’éléments sur la construction de cet article.
Référence bibliographique
NACHI, Mohamed, 2024, Transgresser la loi. Entre illégalismes et arrangements, de Kinshasa à Bruxelles en passant par Tunis, Le bord de l’eau, Bordeaux, France, 348 p.











































Comments