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'Der kaukasische Kreidekreis' de Brecht autrement à l'ISAD : promesse qui ne trouve pas encore son chemin

  • Writer: Mohamed Ali Elhaou
    Mohamed Ali Elhaou
  • 9 hours ago
  • 7 min read

Le 16 juin 2026, à l'Institut supérieur d'art dramatique de Tunis (Isad), a été présentée une nouvelle pièce de théâtre s'intitulant "Bourrasque" ou encore "Cercle-Bourrasque".


En réalité, celle-ci est encore une proposition en herbe. Elle offre un dialogue avec le chef-d'œuvre Der kaukasische Kreidekreis de Brecht.


À examiner de près, ce projet ressemble plus, toutes proportions gardées, à ce qui a été représenté l'année dernière dans une pièce intitulée 12 Angry Men, plus particulièrement dans son aspect labyrinthique dans la recherche de la vérité.


D'ailleurs, le personnage principal dans la dramaturgie imaginée par Brecht en 1945 est une femme, une héroïne critiquant les travers d'une société qui devient de plus en plus sans sentiment voire sans sensibilité.


"Bourrasque", titre affiché et choisi par l'équipe de cette pièce, se réfère étymologiquement à un coup de vent brusque et intense, généralement de courte durée. Dans cette pièce, il n'y a plus une protagoniste mais bien désormais quatre personnages porteurs de problèmes et de tensions existentielles.


Dans la pièce "Bourrasque", qui prend, au vrai, très peu de l’œuvre du dramaturge allemand, se trouvent Yasmine Ousji, Adam Wakad ainsi que le danseur et artiste Rayen Sallem ; avec comme actrice d'honneur Darine Hichri, qui a apporté une valeur ajoutée substantielle à cette proposition.    Yasmine Ousji est une comédienne prometteuse, ayant de l'aura et capable d'attirer de la bonne attention sur elle. Ce qui lui permet de construire ainsi un réseau d'entraide très efficace. C'est d'ailleurs son point fort dans ce projet et dans d'autres.
"Bourrasque" le 16 juin à l'Isad. Crédit photo : culturetunisie.com

"Bourrasque" est souvent un mot utilisé dans la sphère météorologique. Il a trait, en fait, aux changements soudains de direction du vent, que ce soit en mer ou sur la terre ferme. Ce vent imprévisible et chamboulant peut être accompagné d'averses, telles que de la pluie ou de la neige.


Dans la pièce "Bourrasque", qui prend, au vrai, très peu de l’œuvre du dramaturge allemand, se trouvent Yasmine Ousji, Adam Wakad ainsi que le danseur et artiste Rayen Sallem ; avec comme actrice d'honneur Darine Hichri, qui a apporté une valeur ajoutée substantielle à cette proposition.


Yasmine Ousji est une comédienne prometteuse, ayant de l'aura et capable d'attirer de la bonne attention sur elle. Ce qui lui permet de construire ainsi un réseau d'entraide très efficace. C'est d'ailleurs son point fort dans ce projet et dans d'autres.


Sa force sur scène réside dans sa voix ainsi que le changement brusque de posture et de tempérament, notamment dans l'appréhension du personnage qu'elle joue.


Adam Wakad a fait dans cette représentation une performance très juste et en alchimie avec le groupe. Rayen Sallem est un comédien très agile sur scène, apportant de la complexité à la fois dans l'expression que dans le style de jeu ; lequel alterne silence et parole parfois colérique.


Intrigue de "Bourrasque"


"Bourrasque" raconte en effet l'histoire d'une femme, Hanène Ben Ammar, interprétée par Yasmine Ousji, qui a dû quitter ses deux fils, encore bébés en 2011, Hédi et Mourad, après l'assassinat de son mari, Mounther, un rentier, lors de la "Révolution tunisienne".


Quinze ans après, dans cette famille fracturée s'immisce une avocate, Leyla, un personnage opportuniste, corrompu voire mafieux. Elle a le langage du droit, mais veut profiter de la liquidation des biens laissés par le rentier Mounther.


Elle rentre, chemin faisant, dans cette configuration familiale fragile, en alimentant le rapport de force en cours ainsi que les malices à l'œuvre.


Le retour de Hanène Ben Ammar après une longue absence pour renouer avec ses enfants ne fait que rajouter donc de l'huile au feu.


Ce drame familial, sans concession, plonge le spectateur, une heure durant, dans un mille-feuilles de problèmes, de trahisons, de justifications de lignage, d'héritage, de dépressions et même un meurtre vers la fin.


Son espace temps se situe donc de 2011 à 2026, "Bourrasque" se trouve bien marqué dans sa conception par un pessimisme béant sans la moindre nuance ; ou intermède de danse par exemple.


La scénographie est très minimaliste, elle contient un tableau de Goya à peine visible, un divan, une table roulante, une aquarelle et un lustre.


Cette scénographie renvoie, en l'occurrence, à une maison abandonnée, pleine de poussière et sans entretien.


L'éclairage de cette fable est très sombre au point qu'en photographiant certaines scènes, cela ne donne pas un rendu correct, notamment pour les appareils photo ordinaires.


L'œuvre de Brecht est toute autre


L'œuvre originelle de Bertolt Brecht est qualifiée d'"épique" en raison de son approche narrative et pédagogique fondée sur une forme de dialectique où les acteurs se retrouvent dans des situations existentielles conflictuelles et évolutives.


À l'opposé du théâtre traditionnel axé sur l'émotion, celle-ci visant à susciter rires ou larmes, le théâtre épique, politique et poétique de Brecht s'adresse à la pensée ainsi qu'à la conscience du spectateur. Il amène ce dernier à scruter et à avoir une position et une exigence critiques vis-à-vis de la société dans laquelle il vit.


Parmi une kyrielle de personnages, Brecht met en avant 4 principaux porteurs de cette fable intemporelle : 


  • Groucha Vachnadzé (Grusha) : jeune cuisinière au cœur généreux, protagoniste de l'histoire. Elle fait le choix de protéger et de s'occuper du jeune Michel, mettant sa propre vie en danger lors d'une grave révolte qui embrase le Caucase. Ce personnage principal symbolisant le prolétariat est un moteur de l'histoire chez Brecht; lequel a été rendu absent et symbolique dans "Bourrasque". Il porte le nom d'Assia, incarné par la comédienne Ikram Dahmeni.


  • Azdak : magistrat capricieux et anarchiste. Initialement scribe, il se retrouve juge par accident. Il use alors de sa position pour se corrompre, mais finit par servir la justice qui se rapproche du peuple. C'est bien lui qui supervise le fameux concours du cercle de craie. Dans "Bourrasque", ce personnage est remplacé par Leyla et devient un avocat d'affaires.


  • Natella Abachvili : la conjointe du gouverneur dans l'œuvre de Brecht. Elle délaisse son enfant Michel lors de sa fuite hâtée, préférant se concentrer sur son bien-être personnel, ses biens et ses robes plutôt que sur la sécurité de son bébé. Des années plus tard, elle revient par pur intérêt financier pour le récupérer. Dans "Bourrasque", comme expliqué ci-dessous, elle devient Hanène Ben Ammar.


  • Michel : dans l'œuvre "Le Cercle de craie caucasien" de Bertolt Brecht, Michel est le fils cadet du gouverneur géorgien. Délaissé par sa mère et protégé de Groucha, l'enfant doit faire face à de nombreux périls pour exister. En fin de compte, l'épreuve du cercle de craie départagera sa mère biologique de sa mère adoptive. Ce personnage est remplacé par deux dans "Bourrasque", à savoir Mourad et Hédi. Deux héritiers qui font face aux convoitises de leur entourage. 


La fable de Brecht questionne l'humanisme avec le désespoir


"Le Cercle de craie caucasien" a comme titre originel de Der kaukasische Kreidekreis. Elle est écrite par Brecht suite à la défaite d'Hitler, alors que le monde observait un Berlin détruit et dévasté par les conséquences de la Seconde Guerre mondiale.  


Brecht a composé cette pièce en quatre actes durant la Seconde Guerre mondiale, alors qu'il vivait en exil aux États-Unis. Il a opté pour le Caucase, plus précisément la Géorgie, dans la mesure où il s'agit historiquement d'un point de rencontre des empires marqué par les conflits, la brutalité et les bouleversements.


Plus particulièrement, le cadre de l'intrigue se situe à la frontière perse.  Lors d'une attaque révolutionnaire dans un kolkhoze, le gouverneur Georgi Abchvilli a été tué. 


Sa femme, Natella Abashvili, plus portée à se soucier de sa propre sécurité et de ses effets personnels, s'enfuit précipitamment, laissant derrière elle son fils Michel encore nourrisson.


Darine Hichri, Rayen Sallem, Adam Wakad et Yasmine Ousji sur les planches de l'Isad le 16 juinAdam Wakad a fait dans cette représentation une performance très juste et en alchimie avec le groupe. Rayen Sallem est un comédien très agile sur scène, apportant de la complexité à la fois dans l'expression que dans le style de jeu ; lequel alterne silence et parole parfois colérique. 2026 dans "Bourrasque une adaptation de l’œuvre "Le Cercle de craie caucasien" de Bertolt Brecht
Darine Hichri, Rayen Sallem, Adam Wakad et Yasmine Ousji sur les planches de l'Isad le 16 juin 2026 dans "Bourrasque une adaptation de l’œuvre "Le Cercle de craie caucasien" de Bertolt Brecht. Crédit photo : culturetunisie.com

Dans le désarroi qui suit, Groucha Vachnadzé, la domestique du palais, symbole du prolétariat, prend sous son aile l'enfant pour le protéger, vigilante à l'égard de la traque lancée par les révolutionnaires romantiques. 


Elle sera confrontée à de nombreux défis tout au long de son voyage à travers le Caucase : des soldats brutaux, la souffrance, la faim, la terreur, le dédain…


Obligée de se marier contre sa volonté, elle reniera la promesse faite à son futur époux de le retrouver après le conflit et de convoler en justes noces avec lui. 


La révolte s'est terminée, néanmoins Groucha continue d'être poursuivie dans le but de rendre Michel à sa mère biologique. 


Au fil du temps, un juge ingénieux et morbide met à l'épreuve Natella et Groucha dans le cadre du cercle de craie. 


D'un côté, il y a la mère biologique, et de l'autre, Groucha qui a développé un attachement à Michel, le considérant présentement comme son fils à part entière.


L'enfant, Michel, est placé au centre du cercle.  Chaque femme doit tirer de son côté l'enfant de toute sa force. Celle qui mettra le plus d'efforts sera sûrement sa mère.


Cette fable évoque de nombreuses façons l'histoire du jugement du roi Salomon. Ainsi, deux femmes revendiquaient le même enfant. 


Conformément à l'instruction du tribunal, le roi Salomon, pour déterminer la véritable mère de l'enfant et départager les deux femmes, choisit de diviser le bébé en deux parts égales.


Sa mère, celle qui l'aime le plus, hurla de terreur et deviendra sa mère au-delà de l'acte de naissance, lui-même. 


Un nouveau sens à l'affection


L'affaire était jugée, les entrailles d'une mère ne pouvaient tromper. Cette réflexion à la lumière de ce Der kaukasische Kreidekreis, placent la femme et surtout l'enfant comme personnages principaux, c'est une manière, pour Brecht le dramaturge, de donner espoir aux générations futures pour mieux faire dans un monde de lutte pour la puissance, les privilèges et la visibilité.


Face à l'énigme de l'identité de la véritable mère, Brecht intègre une nouvelle dimension : celle du temps. Un temps qui peut être source d'affection, de progression et d'évolution.


Ainsi Groucha, ayant chéri, défendu et coexisté avec Michel, se révèle être plus maternelle que celle qui l'a délaissé pour sa propre commodité.


C'est donc pour ça que Groucha a renoncé à sortir Michel du cercle de craie, de crainte de lui faire du tort.


N'est-ce pas là une réaction typique d'une mère ?


Brecht, précurseur de son époque, remet en question l'instinct maternel et les liens de sang potentiels. Peu importe la forme de l'amour, il reste toujours le plus crucial. En ce sens, il est optimiste, car, selon lui, on peut trouver l'amour en dehors de sa propre famille.


Der kaukasische Kreidekreis est, au final, tout autant une œuvre passionnante et instructive. Elle devient un classique depuis les années 50 du siècle précédent.


Ses transitions musicales imaginées par Brecht soutiennent le discours à la fois moral, politique et épique de ses personnages. Or, il n'y avait pas de recherche musicale dans la pièce de "Bourrasque".


Tout compte fait, la proposition faite par le quatuor Ousji, Wakad, Sallem, Hichri mérite une nouvelle vie en dehors des murs de l'ISAD et nécessite davantage de moyens et de recherche, d'autant plus que l'objet artistique présenté est très intéressant et substantiel.



Remarque : cliquez sur les mots en bleu pour avoir plus d’éléments sur la construction de cet article.



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