Fadhel Jaziri vient de rejoindre le monde céleste : vie dévouée et vouée à l'art
- Nabil Rejaibi
- 11 août
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 13 août
Le monde artistique et culturel tunisien est en deuil suite au décès de l'illustre Fadhel Jaziri, survenu le lundi 11 août 2025, à l'âge de 77 ans, après une courageuse lutte contre la maladie. Sa disparition marque la perte d'un créateur exceptionnel, polyvalent, dont la carrière a profondément façonné le paysage culturel de la Tunisie pendant plus de cinq décennies.

Les racines d'un artiste, une jeunesse façonnée par la culture
Fadhel Jaziri est né à Tunis en 1948, au sein d'une famille de la petite bourgeoisie de la médina, reconnue pour son savoir-faire dans la fabrication des chéchias, le couvre-chef traditionnel. Son père, libraire renommé à Bab Souika et gérant du Café Ramsès ainsi que de l'Hôtel Zitouna, a offert au jeune Fadhel un environnement culturel foisonnant. Ces lieux étaient des points de rencontre privilégiés pour les hommes politiques, les écrivains, les artistes de théâtre et les musiciens, nourrissant ainsi dès son plus jeune âge sa passion pour la culture et le théâtre.
Ses études secondaires au Collège Sadiki, à Tunis, ont renforcé cette inclinaison artistique. Il y intègre une troupe théâtrale scolaire, partageant la scène avec de futurs symboles de la culture tunisienne tels que Abderraouf El Basti et Raouf Ben Amor. Parmi ses maîtres, on compte Zoubeir Turki en dessin, Mohsen Ben Abdallah et Ahmed Larbi en langue arabe, des figures qui ont sans doute influencé sa vision artistique.
Au-delà de ses activités scolaires, Fadhel Jaziri s'est également distingué par son engagement politique. Étudiant, il participe activement aux manifestations de 1968 et aux grèves estudiantines à la faculté des lettres et des sciences humaines de Tunis, allant jusqu'à prendre la parole dans l'un des amphithéâtres pour exprimer son soutien en tant que représentant du comité des élèves. Ces prises de position audacieuses lui valent d'être renvoyé de la faculté de philosophie avant qu'il obtienne son diplôme. Heureusement, cette épreuve est suivie d'une opportunité : il bénéficie d'une bourse d'études à Londres, où il poursuit sa formation artistique aux côtés d'autres jeunes Tunisiens prometteurs tels que Hédi Guella, Raouf Ben Amor et Ridha Ben Sliman.
Un pionnier du théâtre tunisien : de l'innovation à la scission
La première expérience scénique de Fadhel Jaziri remonte à sa participation en tant que figurant dans la pièce "Mourad III" de Habib Boulares dans laquelle joue l'éminent comédien Aly Ben Ayed, présentée au Palais de la Culture Ibn Khaldoun à Tunis.
À son retour de Londres en 1972, Fadhel Jaziri s'impose comme une figure clé du mouvement de décentralisation culturelle et artistique impulsé par la jeune Tunisie indépendante. Il cofonde le Théâtre du Sud de Gafsa avec des compagnons de route tels que Fadhel Jaïbi, Raja Farhat, Jalila Baccar et Mohamed Driss. Ce collectif crée des pièces retentissantes comme "Jha et l'Orient en désarroi" (aussi connue sous le nom de "Jha wa Charq el Hayer"), "La geste de Mohamed-Ali El-Hammi", et "La geste hilalienne", qui suscitent un immense enthousiasme auprès du public à travers tout le pays.
En 1975, il collabore avec Fadhel Jaïbi et Habib Masrouki au sein de Masrah Ennas pour produire "El-Karrita", une pièce qui connaîtra un succès durable sur les scènes tunisiennes et au-delà pendant plusieurs années.
L'année 1976 marque un tournant majeur avec la cofondation du "Nouveau Théâtre de Tunis", une compagnie privée, aux côtés de Mohamed Driss, Fadhel Jaïbi et Habib Masrouki. Ce collectif révolutionnaire rompt avec les approches théâtrales classiques en vogue à l'époque, délaissant le théâtre vaudevillesque pour créer un langage scénique innovant.
De cette période naissent des pièces devenues des classiques du répertoire tunisien, parmi lesquelles "Al Ors" (La Noce) et "El Wartha" (L'Héritage) en 1976, "Attahqiq" (L'instruction) en 1977, et "Ghasselet Ennawader" (Orage d'automne) en 1980. Fadhel Jaziri y participe non seulement en tant que co-auteur mais également en tant qu'acteur principal aux côtés de Jalila Baccar, Mohamed Driss, Taoufik Jebali et Raja Ben Ammar, entourés d'une troupe amateur talentueuse incluant Lamine Nahdi, Kamel Touati, Abdelhamid Guayas et Tawfik Bahri.
En 1990, alors qu'il assure la production du film "Chichkhane", Fadhel Jaziri met fin à son association avec le Nouveau Théâtre, dont il était le gérant et responsable légal depuis sa fondation. Cette scission marque le début d'une nouvelle ère pour l'artiste, qui décide de poursuivre sa carrière en solo, alternant entre les méga-spectacles, le théâtre et le cinéma. La même année, il fonde Tunisie Production (dédiée au théâtre, aux spectacles et au cinéma) et reprend la société de production Nouveau Film.
Malgré son orientation progressive vers le cinéma et les spectacles musicaux, il continue de produire des pièces de théâtre, telles que "Lem" en 1983 et "Arab" en 1987. Un projet cinématographique ambitieux, "Kahla Hamra", restera malheureusement à l'état de projet après deux années d'efforts. Plus tard, il relance "Attahqiq" en 1997 et crée "Saba" la même année, bien que cette dernière pièce soit censurée et privée de toute rencontre avec le public.
En 2011, il adapte l'œuvre d'Ezzedine El Madani pour créer "Saheb El-Himar", présentée aux Journées Théâtrales de Carthage en 2012. Parmi ses œuvres théâtrales plus récentes, on compte "Kaligula II" en 2023 et "Jranti Laziza" (Au violon) en 2025 et Aarboun 3 en 2025. "Au Violon", présentée au Festival international de Hammamet, est l'une de ses dernières créations majeures, témoignant de son profond dévouement au théâtre jusqu'à ses derniers jours.
Les spectacles musicaux : la révélation d'un patrimoine
Fadhel Jaziri a inauguré une nouvelle étape dans sa carrière avec le spectacle musical "El Awada" (La Répétition). Présenté en ouverture du Festival de Hammamet en 1989, ce spectacle a remporté le "Prix de la mise en scène" aux Journées Théâtrales de Carthage en 1990, marquant son entrée dans le monde des mégaspectacles musicaux sans jamais délaisser le théâtre ou le cinéma.
En tant que producteur et metteur en scène, il signe en 1991 "Nouba", un spectacle qui a révolutionné la scène musicale tunisienne en revalorisant une tradition musicale populaire, le "mezoued", jusque-là marginalisée par les canaux officiels. "Nouba" a réuni des centaines de voix exceptionnelles, dont Ismail Hattab, Fatma Bousseha, Habouba et Lotfi Bouchnak. Ce spectacle majeur a ouvert le Festival international de Carthage en 1991, a été présenté au Zénith à Paris en 1992, et a été diffusé la même année sur la chaîne de télévision publique française Antenne 2, puis rediffusé par TV5 MONDE, la chaîne de la Francophonie.
En 1993, Fadhel Jaziri crée "Hadhra", un spectacle de chants inspiré de la riche tradition soufie tunisienne. Présenté pour la première fois au Palais des Sports d'El Menzah en ouverture du Festival de la Médina, "Hadhra" a connu un succès retentissant et international. Il a été donné en France en 1995 (au Théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis et au festival Marseille Méditerranée), ainsi qu'au Festival de Rabat en 1999. La bande originale du film "Hadhra" a été éditée en CD (Philips/Universal) en 2000, et le film (90 minutes en couleur) est sorti en 2001.
"Hadhra" n'a cessé d'être programmé sur les scènes tunisiennes et étrangères, avec des adaptations régulières. Il a été présenté à Séville et Malaga en 2005, à Amman en 2006, au Festival International des Musiques Sacrées du Monde à Fès en 2008, en ouverture du Festival international de Carthage en 2010 et 2015, à la Coupole d'El-Menzah et au Festival de la Médina en 2017, à la Cité de la Culture de Tunis – salle de l'Opéra en 2019 et 2022, au Festival International de Sousse en 2019, et au Théâtre municipal de la ville de Tunis et au Théâtre romain de Carthage en 2022. Des extraits de ses concerts révèlent des chants profonds et répétitifs, tels que "Haya nezour Sheikhna ya Foqara Sidi Ali Azzouz Nashoufou Nabra" (Allons visiter notre Sheikh, Sidi Ali Azzouz, pour le voir clairement), honorant des figures spirituelles comme Sidi Ali Azzouz et mentionnant des lieux sacrés comme la Zawiya El Kebriya à Zaghouan. Des invocations poétiques comme "Ishfa' fina ya nour el عين" (Intercède pour nous, ô lumière de l'œil) et des références à "Malak Kartaj" (Le Roi de Carthage) sont également présentes, soulignant la richesse de l'héritage culturel et spirituel qu'il a su mettre en lumière.
Parallèlement à "Hadhra", les créations musicales de Fadhel Jaziri se sont enchaînées :
"Nujum" (1994), une fresque musicale explorant le renouvellement de l'interprétation du répertoire musical arabe du XXᵉ siècle.
"Zghonda et Azzouz" (1995), un divertissement théâtral et musical inspiré du Café chantant tunisien des années 60, présenté à Toulouse, Marseille et Saint-Denis en France.
"Bani Bani" (1995), qui a clôturé la Saison tunisienne en France et assuré l'ouverture du Festival de Hammamet la même année.
"Mezoued" (2003).
"Zaza" (en ouverture du Festival international de Carthage 2005), aussi connue sous le nom de "Ezzaza".
"Aarboun" (2018).
"Hob Zamen El Harb" et "Caligula" (2018).
Plus récemment, "Mahfel", un spectacle qui a eu l'honneur d'inaugurer le Festival international de Carthage durant l'été 2023.
Le cinéma : un regard profond sur l'histoire tunisienne
La caméra a pris une place croissante dans l'univers de Fadhel Jaziri. Son parcours cinématographique débute avec le film "Al Ors" (La Noce) en 1976, suivi de l'adaptation télévisuelle de "Ghassalet Ennawader" par le Nouveau Théâtre. En 1981, il est coauteur et interprète du long métrage "Traversée" du réalisateur Mahmoud Ben Mahmoud.
En 1984, il cofonde la société Nouveau Film avec Jalila Baccar et Fadhel Jaibi, produisant notamment "Arab" en 1988, qui a ouvert les Journées cinématographiques de Carthage et a été couronné du Tanit de bronze. Ce film a également été sélectionné au Festival de Cannes 1989 dans la section Semaine Internationale de la Critique française/Caméra d'Or.
En tant que réalisateur à part entière, Fadhel Jaziri a signé plusieurs œuvres marquantes :
"Thalathoun" (Trente) en 2007, son premier long métrage. Ce film, salué par la critique, dépeint la vie tunisienne dans les années 1930, mettant en scène trois figures emblématiques de l'histoire et de la culture tunisiennes : le réformateur social Tahar Haddad, le syndicaliste Mohamed Ali El Hammi et le poète Abu Al Kacem Chebbi. Présenté à Paris, à l'Institut du Monde Arabe (IMA), le 24 mars 2010, il a été accueilli avec fascination par un public international, prouvant que sa profondeur et ses allusions, bien que très tunisiennes, résonnaient universellement.
"Khoussouf" (Éclipses) en 2014, qui a remporté le prix du meilleur scénario au Festival du Cinéma Méditerranéen d'Alexandrie en 2016, avec Ali Jaziri et Yasmine Bouabid en têtes d'affiche.
"El Guirra", tourné en 2016, figurant dans la sélection officielle des JCC 2019.
"De la guerre" en 2019.
Bien que ses films n'aient pas toujours connu de longues carrières commerciales, ils restent des références incontournables pour les générations futures, notamment grâce à l'inspiration qu'il puisait chez des cinéastes comme l'Américain John Ford et le Japonais Akira Kurosawa.
En tant qu'acteur, il a également laissé sa marque dans des films tels que "Sejnane" d'Abdellatif Ben Ammar en 1973, et "Le Messie" de Roberto Rossellini en 1976.
Le Centre des arts de Djerba : un rêve devenu réalité
L'aboutissement de son parcours artistique se matérialise avec la création du Centre des Arts Jerba, un rêve qu'il a concrétisé et qui a été inauguré le 10 novembre 2022. Situé à Terbella, entre Gallala et Sedouikech, sur la route côtière non goudronnée au niveau du pont (القنطرة), ce centre est un espace dédié aux arts, à la culture et à la fête.
La vision de Fadhel Jaziri pour ce centre s'inscrit dans sa volonté de décentraliser la créativité artistique et culturelle, en impulsant une dynamique ancrée dans les régions et enrichie par les apports locaux et universels. Le concept architectural du centre a été conçu en harmonie avec son environnement.
Le Centre des arts de Djerba propose une multitude d'activités :
Musique : avec des spectacles comme MAHFEL, dont la scénographie et la mise en scène sont signées Fadhel Jaziri, et son emblématique "El Hadhra".
Théâtre : incluant des pièces comme "Kaligula II".
Danse, cinéma, expositions : la galerie Terra Bella expose notamment cent œuvres de l'artiste Tahar M'guedmini, intitulées "Ars imaginalis".
Colloques, arts culinaires : un restaurant et un espace médias complètent l'offre du centre.
La construction de ce centre s'est inscrite dans une démarche respectueuse de l'environnement. Les travaux ont commencé par un nettoyage intensif d'une ancienne décharge, avec le soutien des différentes municipalités et la mise à disposition d'engins pour un déblayage rapide de la côte des déchets plastiques. Les travaux n'ont débuté qu'après le déclassement officiel du terrain, une information publiée au Journal officiel. Toutes les autorisations ont été obtenues suite à de longues négociations avec la municipalité. La réalisation de ce centre était un rêve devenu réalité grâce à des financements privés et au soutien de nombreux amis.
Un héritage immense et une influence durable
Fadhel Jaziri était un travailleur acharné et infatigable, un créateur de nouveaux concepts et un véritable découvreur de talents. Son œuvre visuellement puissante révèle une esthétique soignée, faisant de lui l'auteur le plus influent de sa génération. Il a su brasser large en imposant un langage artistique innovant, exerçant une influence impressionnante sur la jeune génération d'artistes.
Au-delà de son œuvre, Fadhel Jaziri a également eu un engagement citoyen, étant membre de la commission économique et sociale de Nidaa Tounes, un parti politique dont il a annoncé sa démission le 15 janvier 2016. En reconnaissance de sa contribution exceptionnelle à la culture, il a été décoré des insignes de Commandeur de l'Ordre du Mérite culturel tunisien en 2006.
Sa voix douce, son débit lent et son timbre singulier, reconnaissable entre tous, marquaient sa présence. Derrière ses lunettes noires et son style décontracté se cachait un auteur déjanté, parfois qualifié de hautain, mais toujours d'un talent immense, souvent oublié en tant qu'acteur malgré ses rôles mémorables.
Fadhel Jaziri laisse derrière lui un héritage artistique inestimable, fruit de plus de quatre décennies d'engagement et de créativité. Son œuvre continue d'éclairer et d'inspirer, assurant sa place éternelle parmi les maîtres des arts tunisiens.
N.B. Allah yarahmou. Nous présentons nos condoléances les plus attristées à sa famille, à ses proches et à tous ceux qui l'ont aimé. Puisse son âme reposer en paix et son œuvre continuer à illuminer notre patrimoine culturel pour les générations futures.
Articlé bourré de détails, bravo Nabil Rejaibi