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  • Mohamed Ali Elhaou

Et si vous venez un instant ?, pièce du dramaturge Aziz Nesin : artiste et famille embarqués dans les vagues de l’incertitude

Le mercredi 12 juin 2024, la salle Abdelaziz Agrebi à Franceville à Tunis a été comble par différents publics. En fait, un groupe d'étudiants de l’Institut Supérieur d’Art Dramatique (ISAD) à savoir Khairi Ben Ibrahim, Aya Raihi, Cyrine Ben Hariz et Wided Zammali présentaient Et si vous venez un instant ? du dramaturge turc, peu connu sous nos cieux et nos scènes de spectacles, Aziz Nesin. Cette pièce très sérieuse et lourde intellectuellement est écrite en langue turque en 1958 et comportait comme titre originel Biraz gelir misiniz ?   Elle aborde la question de la marchéisation de l’art, une question traitée dans le cours entrepreneuriat culturel enseigné dans la même institution.


Dans cette représentation, se trouve également Maram Ben Ahmed, Mariem Zoghbi, Ayoub Ben Hatem, Adel Darwish et Hazem Fenira. Ce dernier a une forte résonance auprès du public isadiste et promet d’être un très bon comédien. L’idée du projet vient de l’enseignement de Ayman Allan, lequel ne cessant de montrer une grande capacité de créativité.


De gauche à droite : Ayoub Ben Hatem, Khairi Ben Ibrahim et Wided Zammeli

Perspective d’un art engagé


La pièce met en lumière la souffrance de l'artiste et la nécessité de concilier son art avec sa situation existentielle et ses interactions au sein de sa famille. La pièce se déroule dans une région rurale isolée de Turquie. Dans cette région, vit une famille : le père Mattah fabrique un instrument ressemblant à la flute, un soubi. Il travaille depuis vingt ans pour atteindre la perfection de cet instrument, la « quinzième note » au point de devenir obsédé par les idées créatrices qui lui parviennent à l’esprit. En effet, il laboure cet instrument, le soubi, sans relâche. Cette obsession le conduit à négliger le confort de son propre foyer, surtout financièrement, et à centrer toute son attention sur son instrument et sa carrière. Il veut, vaille que vaille, obtenir la reconnaissance sociale et historique :  immortaliser son nom dans l'histoire de l'art aux dépens de sa propre lignée, qui lui échappe de plus en plus.


Quant à Zani, incarnée par Cyrine Ben Hariz, l'épouse de Mattah, depuis plus de vingt ans, elle est le symbole de la patience, de la force et aussi de la négligence. Certes, c’est une battante, acceptant de vivre dans la misère, qui croit en le bonheur même si son environnement proche, c’est-à-dire ses enfants et son conjoint, ne promet aucunement des jours meilleurs. Pour elle, l’argent que son mari néglige est le sel de la vie. En manque de moyens, elle se laisse aller, ne s’occupe plus d’elle-même ni de ses enfants. Elle pue désormais. Sa condition conjugale est plus que jamais pleine de chimères et de rêves ratés. Sa position dans la pièce est celle du scrupule de Mattah. Elle lui rappelle, à chaque fois que l’occasion se présente, l’ankylose sénile dans laquelle est embourbée tout leur projet conjugal et vital.


Petit extrait de la pièce le 12 juin 2024


Foyer éclaté


L’aîné de ce couple Shari, joué excellemment par Adel Darwish, est obsédé par ses muscles et est indifférent au quotidien de ses proches. Il veut profiter sans contribuer à l’effort collectif. Il ne s’intéresse qu'à son apparence extérieure. D’un autre côté, le public découvre le personnage de Gino, une fille jouée par la brillante et la charmante Aya Riahi, qui ne sait pas prendre la moindre décision, très hésitante, farfelue, dans ses choix et est influencée par tout ce qu'elle entend et voit. Par conséquent, c’est un personnage perturbé, fragile, changeant à chaque fois d'ambition : c'est-à-dire ce qu'elle veut devenir lorsqu'elle sera grande.


Elle est en opposition à ce que fait son père et elle est plutôt proche de sa mère ; elle veut que Mettah abandonne ce qu'il fait. Elle a même honte de sa profession. La seule chose qui compte à ses yeux et de pouvoir posséder des objets matériels comme tous les adolescents de son âge. En revanche, la plus jeune Misa, jouée par l’attirante Wided Zammeli, est la seule à avoir héritée cet art de son père, à y croire et à y consacrer du temps ; c'est elle qui vend le soubi fabriqué par l’artiste en essayant de lui donner la valeur qu’il mérite. Par ces ventes, elle achète les quelques articles ménagers dont a besoin au quotidien leur domicile.


En outre, le personnage de Purnok, présent dans tous les actes de la pièce, c’est le collaborateur de Mattah, joué par le très talentueux et très technicien Ayoub Abassi. En effet, l’artiste l'a recueilli de la rue alors qu'il était un voleur et orphelin. Peu à peu, Purnok apprend le métier et il est pris d'affection pour l'art du Soubi. Il est avec son maitre dans toutes ses décisions. Faible et rejeté par la société, il n'a trouvé refuge qu'auprès de son maitre et attend, comme lui, l’heure de gloire, qui tarde à arriver.


De gauche à droite: Cyrine Ben Hariz, Hazem Fenira, Aya Riahi et Adel Darwish

Au milieu de ces relations tendues entre les membres de la famille et les divergences sur les objectifs existentiels, ils voient pour la première fois une voiture entrer dans leur région isolée et un homme d'affaires, Afar, joué par le charismatique Hazem Fenira. Il vient pour faire une offre à l’artiste, lui faire travailler sur commande et dans une structure financière qui mise sur la marchandisation en série. Cependant, Mettah refuse l’offre et l’argent proposés par Afar pour acheter son art. L’artiste, en l’occurrence, considère que le soubi est un art supérieur à celui d'une simple décoration sur les murs des maisons.  Afar rebrousse chemin, tandis que la famille s'oppose à la décision de Mettah. Surtout sa femme, Zani, elle pense, dur comme fer, qu’il rate la dernière chance pour sauver la maison.


Dialectique de l’art et de l’argent


La pièce montre, dans une scénographie d’un atelier d’artiste, une lumière bleue, le tiraillement de ce dernier entre « l’art pour l’art » et « l’art pour l’argent ». La représentation met donc en avant le chemin périlleux d’un artiste, davantage dans les pays pauvres. C’est un processus qui se prête à un parcours de combattant, car même s’il arrive à fonder une famille, l’œuvre insiste sur le fait que le créateur est souvent dans le brouillard dans lequel tout lui échappe. Parce que, la nature du travail de celui-ci est infigurable et instable à la fois dans l’idéel, crises psychologiques, mais aussi matériel. Ce dernier aspect, induit une forme de frustration chez l’artiste comme chez sa progéniture et sa conjointe. La pièce, au final, comporte d’autres rebondissements à découvrir si elle devient visible au grand public, elle mérite une publicisation, notamment dans les diverses scènes de notre pays. Bon courage au groupe qui a eu la vigueur de traiter une pièce substantielle et difficile.

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Guest
Jul 09
Rated 5 out of 5 stars.

je vous souhaite du succès

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